Joseph Conrad ou le goût du risque

Comment devenir l’un des plus grands écrivains anglais de son époque même si le polonais a été sa langue maternelle et qu’on a appris le français bien avant la langue de Shakespeare ? Comment de plus expliquer que la carrière maritime rêvée d’un auteur ait cédé la place à une vocation littéraire relativement tardive ? Avec Joseph Conrad, rien n’est évident. C’est ce que nous révèle Michel Renouard dans l’essai biographique inédit qu’il lui consacre.

Né Jozef Konrad Korzeniowski, en 1857, dans une Pologne qui cherche à se libérer de l’emprise de la Russie, notre auteur est très tôt confié à un oncle qui verra à son éducation. Toute sa vie, Conrad verra en cet oncle un parrain compatissant à qui il demandera sans cesse un soutien financier. Enfant, il rêve de devenir marin. Il tentera même sans succès de se faire engager comme mousse à bord d’un navire en partance pour une expédition. À 17 ans, il se rend à Marseille, fréquente des gens de mer et réussit à se trouver du travail.

Même s’il cherchera plus tard à faire croire qu’il a eu un destin maritime hors du commun, il devra se contenter d’une réalité plus modeste. Le monde, il le connaîtra, de l’Australie au Congo, de Bombay à l’île Maurice, mais à peu près toujours comme commandant en second. Ayant enfin obtenu le poste convoité, il interrompt l’écriture de son premier roman, La folie Almayer (Folio), qu’il ne terminera que cinq ans plus tard, en 1894. Il hésite encore entre l’appel du large et l’écriture.

Il faut dire que sa santé était chancelante, que sa vie amoureuse battait de l’aile et surtout qu’il devait apprendre une langue, l’anglais, dont il n’avait qu’une connaissance rudimentaire. Son apprentissage fut affaire de dure patience. S’il avait suivi son instinct, c’est en français qu’il aurait écrit. Il connaissait cette langue depuis l’enfance. Peut-être sera-t-on curieux d’apprendre que les années de sa jeunesse passées à Marseille lui avaient légué un accent purement local.

Mais pourquoi choisir l’anglais ? Surtout lui, perpétuellement aux prises avec des ennuis d’argent et devant compter sur l’aide matérielle de son oncle ? Les raisons sont purement utilitaires. L’éternel voyageur qu’il est a appris que cette langue lui ouvrirait des portes que la pratique du français lui interdirait. De toute manière, ses goûts fastueux l’obligent à un travail assidu.

Au coeur des ténèbres

Selon toute vraisemblance, les femmes ont peu compté dans sa vie. S’il a connu une période dépressive à la suite d’une mésaventure amoureuse à l’île Maurice, il épousera à 39 ans Jessie George, pour qui il n’éprouvera jamais à ce qu’il semble une passion très accaparante. En a-t-il été autrement avec une journaliste américaine, Jane Anderson, rencontrée sur le tard ? À ce moment de sa vie, nous rapporte Michel Renouard, « le patriarche n’est certes pas un Apollon, il perd ses dents, souffre de la goutte, a des névralgies faciales et broie souvent du noir, mais l’Américaine le trouve beau et le lui dit ». Si Jessie parlera plus tard des « fredaines » de son mari, on peut penser que Conrad était surtout un forçat de l’écriture. Parfaitement égoïste, il se fie à sa femme pour l’organisation matérielle de sa vie, l’obligeant à de fréquents déménagements.

Miné par la maladie, un peu hypocondriaque de surcroît, traqué par des besoins d’argent, Conrad consacrera plusieurs années à l’édification de son oeuvre. Nourri par ses expériences maritimes, il crée des romans d’aventures singuliers, parfaitement portés par une profondeur d’analyse hors du commun et un exotisme troublant. Il est le romancier de l’inconfort. « Oui. L’on marche. Et le temps marche aussi — jusqu’au jour où l’on découvre devant soi une zone d’ombre, qui vous avertit qu’il va falloir, à son tour, laisser derrière soi la contrée de sa prime jeunesse. » Cet extrait de La ligne d’ombre (10/18) en dit long sur sa manière jamais très loin de la nostalgie.

Quand il meurt en 1924, Conrad peut ne pas trop s’inquiéter de son avenir littéraire. S’il avoue à André Gide n’avoir rien écrit de conséquent depuis quatre ans, il ne peut oublier que ses romans, Le nègre du Narcisse, Lord Jim, Au coeur des ténèbres, Typhon (tous chez Gallimard), sont salués par la critique et un public nombreux. De plus, il a été reçu en grande pompe aux États-Unis, pays qu’il ne prise guère, mais il sait qu’il occupe une place importante dans la littérature de langue anglaise.

La biographie dont il est ici question se lit d’un trait. L’approche est respectueuse, mais franche. En rien une hagiographie. Ni non plus un livre de référence sur Conrad. On pourra lui préférerConrad. Une biographie critique (Autrement) de John Batchelor. Une introduction vivante toutefois à une oeuvre qui n’a pas cessé de retenir l’attention d’un vaste lectorat.

Joseph Conrad

Michel Renouard Gallimard Paris, 2014, 332 pages