Philippe Jaccottet ou la limpidité conquise

L’auteur suisse en 2003
Photo: J. Sass L’auteur suisse en 2003

Il ne fait aucun doute que Philippe Jaccottet fait figure, dans le monde des lettres d’aujourd’hui, d’heureuse exception. Poète qui bannit d’emblée les facilités commodes, il a depuis toujours mené une vie à l’écart du parisianisme littéraire, ne s’interdisant pas toutefois de participer avec ferveur à la vie intellectuelle d’un milieu discret, celui d’écrivains et de critiques pour qui le fait d’écrire n’est pas une activité uniquement ludique ou commerciale.

Ce Vaudois né en 1925, traducteur de métier, a tiré son existence matérielle de la fréquentation d’oeuvres écrites en allemand et en italien. Traducteur de Musil, de Rilke, de Leopardi, d’Ungaretti, de Gongora, il a aussi dû, pour des raisons alimentaires, rendre accessibles au public francophone des romans qui, tout intéressants qu’ils fussent, ne faisaient pas partie de son univers.

Les années sont venues. À son rythme, qui n’est jamais précipité, Jaccottet a construit une oeuvre qui a su conquérir un lectorat peu étendu, mais fervent.

À 89 ans, notre auteur reçoit une consécration inattendue, l’entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade. Heureuse surprise qui permet de ne pas trop désespérer, pour une fois, de l’état de l’édition contemporaine, qui verse si souvent dans le prêt-à-porter rentable.

Je suis depuis longtemps lecteur descarnets qu’il publie depuis 1984 sous le titre générique de La semaison (Gallimard) et qui racontent avec le moins de détails biographiques possible son parcours de vie.

Un parcours qui est celui d’un contemplateur pour qui le fait de vivre en est un d’étonnement. Dans À travers un verger (Gallimard), il écrit : « J’ai toujours eu dans l’esprit, sans bien m’en rendre compte, une sorte de balance. Sur un plateau il y avait la douleur, la mort, sur l’autre la beauté de la vie. Le premier portait toujours un poids beaucoup plus lourd, le second presque rien que d’impondérable. »

Vérité

Il me semble que les livres de Jaccottet sont d’autant plus précieux qu’ils sont construits à partir de cet impondérable. L’auteur ne manque pas d’ajouter : « Il est probable que l’âge rend plus méfiant à l’égard de l’invisible ; parce qu’on commence à voir le travail de la mort de plus près, autour de soi, et en soi. »

Pour quiconque a lu avec attention ces lignes, la démarche du poète n’en est que plus précieuse.

L’étonnement admiratif devant la nature, le commentaire ému devant certaines oeuvres littéraires, musicales ou picturales, tout cela nous fait ressentir plus profondément l’inquiétante et réconfortante grandeur tout à la fois du fait d’exister.

Dans La semaison, en mars 1976, cet aveu : « Le souci d’être rigoureusement véridique se heurte à beaucoup d’obstacles. Dont le moindre n’est pas le refus ou le scrupule de ne pas ajouter au désespoir qui gagne les esprits. Alors que, peut-être, ce que j’appelle ma vérité n’est qu’une erreur, une insuffisance de profondeur et de passion. » Ce doute essentiel, on le retrouve dans beaucoup de notes prises au fil des jours dans des carnets qui sont ceux d’un homme sensible imprégné au plus profond de son être du mystère qu’il y a de vivre.

L’effrayé

Il y a, bien sûr, les poèmes, qui sont de ceux qu’on lit à voix basse pour mieux les faire siens. « Autrefois, / moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine, / me couvrant d’images les yeux, / j’ai prétendu guider mourants et morts ». Dans Le poète tardif : « Il parle encore, néanmoins, / et sa rumeur avance comme le ruisseau en janvier / avec ce froissement de feuilles chaque fois / qu’un oiseau effrayé fuit en criant vers l’éclaircie ». Et le lecteur que je suis se demande si cette éclaircie n’est pas justement la clarté obtenue à la suite d’une lutte contre les ténèbres.

Comme elle se présente à nous, cette édition d’une oeuvre exigeante et si belle est remarquable d’intelligence et de netteté. L’appareil critique abondant n’est pas pédant. Comme le dit Fabio Pusterla dans sa préface, « C’est dans cette acceptation du tâtonnement qu’il nous est donné de reconnaître l’essence la plus profonde du long voyage de Philippe Jaccottet. » De ce long voyage, le lecteur peut à sa guise, dans l’ordre chronologique ou non, s’attarder aux différentes étapes. Il ne peut qu’en sortir émerveillé.

Oeuvres

Philippe Jaccottet, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 2014, 1626 pages