La leçon d’Haïti au monde

Une gravure de 1845, d’un artiste inconnu, montre une scène de la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803.
Photo: Domaine public Une gravure de 1845, d’un artiste inconnu, montre une scène de la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803.

Les 44,7 % que les indépendantistes viennent d’obtenir au référendum écossais confirment que l’idée d’émancipation nationale est encore à l’ordre du jour. L’armée indigène, de Jean-Pierre Le Glaunec, montre comment elle s’inscrit dans la lutte universelle pour les droits humains. L’essai sur un événement occulté de l’histoire de France — la défaite en 1803 de l’armée napoléonienne dans la guerre d’indépendance haïtienne — unit nation et humanité.

Le Glaunec enseigne l’histoire à l’Université de Sherbrooke. Il met en épigraphe à son livre, très érudit et préfacé par l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot, ces mots d’un autre écrivain antillais, Aimé Césaire : « Le plus important en histoire, ce ne sont pas les faits, ce sont les relations qui les unissent. »

Il ne faut pas se surprendre qu’Haïti, aujourd’hui l’un des pays les plus pauvres du monde, soit, par son précoce destin révolutionnaire, une leçon pour ceux qui, même au sein des peuples nantis, croient qu’une libération nationale devrait aussi être sociale et, pour tout dire, humaine. Le Glaunec a le flair de trouver la révolte en 1791 des esclaves de Saint-Domingue (nom colonial du futur Haïti) novatrice comme la déclaration d’indépendance américaine de 1776 et la Révolution française de 1789.

La Marseillaise

L’insurrection des Noirs de Saint-Domingue contre leurs maîtres force la France à abolir, en 1794, l’esclavage dans ses colonies, de peur de perdre la plus lucrative d’entre elles. En 1802, Napoléon, beaucoup plus conservateur que ses prédécesseurs de 1789, espère rétablir l’esclavage dans la possession française.

Il y envoie un corps expéditionnaire pour mater la résistance noire à l’ordre établi. En 1803, à la bataille de Vertières — la première grande défaite de Napoléon, celle qui mène, l’année suivante, à la création d’Haïti, un État indépendant —, les soldats « indigènes » auraient entonné La Marseillaise devant les militaires français, leurs ennemis, sidérés.

Conscient de l’influence de l’idéal humanitaire de la Révolution française sur les esclaves à peine libérés de Saint-Domingue et du retour à la servitude qui les menace, Le Glaunec a un sens si aigu de l’histoire qu’il se demande si ces Noirs ne sont pas plus fidèles à l’esprit de 1789 que les Français eux-mêmes. Sur la Marseillaise qu’ils auraient chantée, il écrit : « N’est-ce pas le signe qu’Haïti a pour mission d’achever ce que la France n’a pu réaliser pleinement ? »

Victor Hugo vit, en 1832, dans la révolte des esclaves de Saint-Domingue, à laquelle il avait déjà consacré son roman Bug-Jargal (1818), une « lutte de géants » pour orienter
« trois mondes », l’Europe, l’Afrique et l’Amérique, vers l’égalité. Plus près de nous, Dany Laferrière, dans L’odeur du café (Typo, 1991), rappelle la bataille de Vertières, qui en fut l’aboutissement. À cette dernière épopée, Le Glaunec a su donner une portée mondiale, actuelle, troublante.

 

L’armée indigène – La défaite de Napoléon en Haïti

Jean-Pierre Le Glaunec, Lux, Montréal, 2014, 288 pages

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