Dans la poudrière espagnole

Photo: Agence France-Presse

Tout héritier de la Retirada refera un jour la route d’Espagne pavée d’horreurs. Comment l’expérience libertaire s’est-elle transformée ? Écoutant sa mère raconter l’histoire familiale, Lydie Salvayre restitue la folie de 1936.

« Il n’est de bon rouge qu’un rouge mort. » Les « fachas »du village catalan ont des armes blanches, des armes à feu et l’Église pour les absoudre. Josep, oncle de l’auteure, est « un rouge et noir ». Ouvrier agricole, il croit à la révolution, à la liberté, à la fraternité. Il lève le poing en criant des mots ronflants. Sa mère en est tout agacée, tout affolée. Mais la soeur de Josep n’a rien oublié de la joie ni de l’espérance. Salvayre lui donne un sacré ton jubilatoire dans Pas pleurer.

Les femmes d’Espagne ont fait la révolution, la guerre. Avec les hommes. Et les enfants. Certaines n’ont eu que le temps d’attraper ballots et bébés avant de rejoindre la file interminable de la débâcle vers le Nord. Quelle angoisse terrible, ce passage des Pyrénées au mois de février, cet exil vers les camps de la Catalogne narbonnaise ! La famille de Salvayre restera en Aquitaine.

Tout cela est bien documenté. Mais ce franquisme sinistre, on ne le digère pas. Le sabre et le goupillon, tellement ensanglantés, ont laissé « des idées dormantes », écrit Salvayre. Noir et rouge, comme ces symboles demeurent !

Sous « Mort à la mort ! », slogan crié par Josep, la vie « romantique à mourir » donne « la peau de poule ». Les extrêmes, du côté des anarchistes et des communistes, finissent par se rejoindre dans un duel sans merci. Ils s’entre-détruisent. Mais pas les femmes à la langue déliée. Pas pleurer accueille cette féroce vérité, cette mémoire brûlante, ce malheur résistant. Les familles décimées, gravées là, comme la révolution, bougent le coeur et les paupières fermées.

Une Catalane, une génération

 

1936, en Catalogne au bord de la guerre civile : une femme « ouvre sa gueule pour la première fois de sa vie. Elle a quinze ans. » 2014, Lydie Salvayre, née Arjona, tient le courageux journal du témoin Bernanos, Les grands cimetières sous la lune (Points) : elle note en regard les « palabres » de Montserrat Monclus Arjona, sa mère. Sa verve éclate au récit de 1936, la seule année qui vaille. Pour cette femme, il ne s’est rien passé depuis.

Elle est bien jeune, cette Montse catalane qui vient de se marier, engrossée à la vitesse d’un feu de paille dans la folie des événements. Une fille naîtra, devançant de dix ans Lydie, psychiatre devenue l’écrivaine brillante qu’on sait sous le nom de Salvayre. Elle est née dix ans plus tard, dans la petite colonie toulousaine d’exilés espagnols. Ils ont échappéau pire ; mais pas Josep. Entre eux, ils parlent leur langue.

Montse est une femme forte. Mal embouchée — elle sacre sa colère — quand elle restitue l’ambiance, la joie révolutionnaire, l’espoir de justice, l’idéal et la peur, et la mort de son frère — est-ce son mari qui y a trempé, tous ces assassins d’idéal, tuant les mots de la jeunesse, les convictions des têtes brûlées, avec l’absolution de l’Église ? Le sabre et le goupillon, massacreurs de petits paysans, d’ouvriers, de rouges, toutes nuances confondues.

Salvayre et sa mère ont une même virulence, pas perdue, langue délicieuse, moqueuse, drôle, jouissive dans les pages. Truffé de mots inventés, imagés, populaires, mi-catalans mi-français, de dictons et de mots intraduisibles, le tout fait une montagne de passions.

 

Aspirations

Dans cette enfance retrouvée, la malicieuse Salvayre pimente fort son récit euphorique et tragique. Ce style inimitable, triste et emballé, dit l’embrigadement et la dureté implacable des hommes, l’échec du changement nécessaire. Faut pas pleurer sur l’improbable : l’égalité ; le partage ; un monde honorable. Malgré l’irréparable, il y a ces traces étonnantes : « je ne sais quel émerveillement, je ne sais quelle joie enfantine, le récit des atrocités décrites par Bernanos, confronté à la nuit des hommes, à leurs haines et à leurs fureurs ».

Juste sélection pour plusieurs prix — Goncourt et Renaudot, déjà, — Pas pleurer est un livre de suspense et de consolation : « Pleure pas », faut pas pleurer, à mi-mots l’exhortation demeure, « increíble », « claro », « festin de coño » — rumeur sourde —, « ce massacre de misérables sans défense [qui] ne tira pas un mot de blâme, ni même la plus inoffensive réserve des autorités ecclésiastiques qui se contentèrent d’organiser des processions d’actions de grâce. » (Bernanos). «¡Queremos vivir ! » résonne encore.

Pas pleurer

Lydie Salvayre Seuil Paris, 2014, 280 pages

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