L’ethnologie par Jean-Benoît Nadeau

Le journaliste Jean-Benoît Nadeau, collaborateur au magazine L’actualité et nouveau chroniqueur au Devoir, s’est beaucoup amusé en écrivant Les accents circomplexes. Recueil de chroniques, pour la plupart inédites, sur ses expériences torontoises et montréalaises, ce livre, plein d’humour, regorge de considérations ethnologiques empiriques sur le mode de vie des habitants de la Ville Reine et sur celui de ceux de la métropole du Québec.

En 2001, après avoir vécu en France pendant quelques années pour écrire deux ouvrages sur le mode de vie des Français et une passionnante histoire de la langue française (Le français, quelle histoire !, Le livre de poche, 2012), Nadeau et sa conjointe, la journaliste d’origine ontarienne Julie Barlow, s’installent à Toronto. Nadeau, fidèle à sa méthode, qui consiste à transformer toutes ses expériences en sujets d’articles, entreprend alors de raconter le choc culturel du retour au pays.

À Toronto, dans le quartier Parkdale, il fait la connaissance de voisins envahissants, mais serviables et sympathiques, qui vous apportent toujours une douzaine de beignes de chez Tim Hortons. Il apprend à négocier, dans les commerces, avec des employés aimables, mais incompétents (en France, note-t-il, on affiche sa supériorité ; en Amérique du Nord, on veut être aimé), il découvre que l’orangisme culturel existe encore en Ontario et que « la francophobie demeure, au Canada, le dernier préjugé acceptable », bien que Toronto, remarque-t-il, s’affiche de plus en plus en français, et il va même jusqu’à Niagara Falls, pour en constater la quétainerie.

Bienvenue à Montréal

Un an plus tard, en 2002, donc, tannés de vivre à Toronto, cette ville charmante, mais trop américanisée et qui manque de oumph, les Barlow-Nadeau choisissent Montréal, « une ville assez laide, mais qui a du charisme » et une florissante vie culturelle. À partir de là, Nadeau rayonne, retourne dans sa région natale estrienne pour en faire l’éloge, visite les réserves indiennes afin de dégonfler les préjugés qui accablent leurs habitants (ben oui, dès qu’ils sortent des réserves, ils paient des taxes et impôts comme tout le monde) et va faire de la motoneige en Abitibi, avec des Européens, pour conclure qu’il préfère le ski de fond sur le mont Royal.

Joyeux, goguenard et capable d’autodérision, Nadeau est un guide réjouissant et jamais ennuyant. Ses considérations linguistiques, sa spécialité, s’avèrent particulièrement captivantes. « Langue archicomplexe », écrit-il, l’anglais ne s’enseigne pas vraiment (lisez-vous, Monsieur le Ministre Bolduc ?), mais « s’attrape […] en s’y frottant beaucoup ». Les anglophones, d’ailleurs, n’ont pas, comme les francophones, l’obsession de la faute. « La langue anglaise se veut une pantoufle alors que la langue française se veut un corset », suggère Nadeau.

Ce corset, cependant, est celui d’une grande langue internationale, ce que les Québécois ont tendance à oublier. Le français, comme l’anglais, peut nous ouvrir sur le monde, à condition, précise le journaliste, que les Québécois acceptent de se définir comme des « francophones », sans considération ethnique. « Être francophone, écrit-il, c’est d’abord un choix, ce n’est pas une ethnie. » Nadeau semble suggérer que le Parti québécois n’a pas encore compris cela. C’est bien un des rares moments où le journaliste est injuste. Sa nouvelle chronique du Devoir lui permettra sûrement de revenir sur tout ça.

Les accents circomplexes

Jean-Benoît Nadeau Stanké Montréal, 2014, 328 pages