Un mot, un jour

La Nymphe du rivage représente le sixième mois du calendrier républicain, ventôse.
Photo: Source Alto La Nymphe du rivage représente le sixième mois du calendrier républicain, ventôse.
Pour échapper aux pièges du temps, Nicolas Dickner et Dominique Fortier se sont imposé, avec Révolutions, à la fois livre-jeu et correspondance littéraire, la contrainte sérieuse et amusante de rédiger un court texte tous les jours pendant un an en s’inspirant d’un mot reçu automatiquement par courriel. Un mot du jour tiré du calendrier républicain créé en 1793. Entretiens.
 

Raisin est le premier mot du premier jour. Mais les saisons changent, les feuilles du calendrier se tournent, et on tombe vite sur ancolie, ver à soie, buglosse, ruche, pioche, prêle, tabac, truite, plantoir, safran ou verge d’or. Noms de plantes, d’animaux ou d’instruments aratoires, on y trouve en tout et pour tout 366 mots associés aux 366 jours que peut compter une année.

Ce n’est pas l’Oulipo, mais tout de même. Il s’agit d’un défi un peu fou, qui tient du geste gratuit et de l’exercice littéraire, mais qui comporte aussi ses exigences, sachant que l’un et l’autre ont une oeuvre en cours, des nécessités alimentaires, une vie de famille. C’est-à-dire bien d’autres contraintes quotidiennes.

Le calendrier républicain, canevas de leurs élucubrations, a été créé en 1793 par Philippe-François-Nazaire Fabre (dit Fabre d’Églantine) et André Thouin. Le premier, poète et homme politique, sera guillotiné le 17 germinal de l’an II (6 avril 1794). Le second, botaniste, agronome et caution scientifique du projet, est mort de sa belle mort — sans doute même dans son lit — en 1824. Leur calendrier « terriblement, affreusement français » (Dickner), aboli par décret impérial en 1805, aura été en vigueur durant 13 années — avant d’être brièvement sorti du placard pendant la Commune de 1871.

Des bouteilles à la mer

Pas étonnant que ces deux écrivains chercheurs — tous les deux nés en 1972 —, abonnés aux traités anciens, aux dictionnaires et aux fictions plutôt pures, se soient tournés l’un vers l’autre. L’auteur de Nikolski et de Tarmac (Alto) a habitué ses lecteurs depuis L’encyclopédie du petit cercle (L’instant même) à son goût pour l’érudition factice.

Mais on connaît un peu moins Dominique Fortier, instigatrice du projet, traductrice et auteure de romans plutôt historiques (Du bon usage des étoiles, Les larmes de saint Laurent, La porte du ciel, tous chez Alto). Elle se souvient : « Le but, c’était d’essayer de ralentir le temps, d’échapper au tourbillon du quotidien. » C’est après avoir essayé différentes stratégies, confie-t-elle, qu’elle est tombée un jour, au fil de ses recherches, sur cet étrange calendrier révolutionnaire. Sentant le besoin d’avoir un complice, elle a tout naturellement pensé à l’auteur de Nikolski, chez Alto, certes, mais lui aussi « authentique geek ».

366 mots que chacun saupoudre d’humour, d’observations, du résultat de ses recherches intempestives, de souvenirs ou de réflexions sur l’écriture. Dominique Fortier respectant à la lettre la contrainte quotidienne, rendant d’un jet parfait et sans la moindre trace de sueur son texte, raconte un Dickner encore émerveillé qui, lui, pouvait parfois consacrer quelques jours (en trichant un peu) sur certains mots. « Moi, je tape sur le clou, longtemps, jusqu’à ce qu’il rentre… »

Pris à leur propre jeu

Si les deux écrivains ne sont pas particulièrement portés vers l’autofiction (c’est le moins que l’on puisse dire), ils finiront pourtant tous les deux par se laisser prendre à leur propre jeu (voire par se laisser prendre au « Je ») et par emprunter, au fil des jours, des chemins plus personnels. Comme si la contrainte et l’urgence avaient eu raison des digues et des filtres qui protègent leur pudeur habituelle.

Dickner y paie notamment ses dettes envers les albums de bandes dessinées d’Achille Talon et de Gaston Lagaffe, ou confesse sa dépendance envers Wikipédia. Il a aussi développé au fil des jours un attachement particulièrement marqué envers la figure d’André Thouin. « Un personnage tout droit sorti d’un roman d’Italo Calvino », pense celui qui confesse du même souffle avoir eu « un plaisir de malade » à traquer les détails de l’existence de ce scientifique, héritier des Lumières et résident du Jardin des plantes.

Mais c’est « l’excentricité agricole » de son père, féru d’expérimentations maraîchères et collectionneur de gallinacés à ses heures, qui s’est mise à prendre de plus en plus de place. C’est la découverte la plus importante du processus de Révolutions en ce qui le concerne. « Ça m’a permis de cristalliser des souvenirs, explique-t-il, et c’est un peu comme si j’avais fait de mon père un personnage. » Une découverte qui a d’ailleurs fait des petits, sous la forme d’un manuscrit tout chaud qui est aujourd’hui entre les mains de son éditeur.

Dominique Fortier abonde dans le même sens. « Ce qui m’a le plus étonnée, confie-t-elle, c’est de constater à quel point le projet a rapidement pris une dimension personnelle. Et à quel point on n’a pas cherché ni l’un ni l’autre à nous en défendre. On s’est tous les deux retrouvés très vite, avec une certaine transparence, à partager des souvenirs d’enfance et des impressions marquantes. »

Livre impossible à résumer, projet vaste qui tient autant de l’abécédaire que de l’autobiographie, on aura compris qu’il y a dans ces pages beaucoup de savoirs volatils, de la curiosité à revendre, un bonheur ludique et contagieux pour les mots, les jours, les choses.

Révolutions

Nicolas Dickner et Dominique Fortier Alto Québec, 2014, 432 pages

2 commentaires
  • Louka Paradis - Inscrit 22 septembre 2014 14 h 34

    Critique ou publireportage ?

    Beaucoup de fla-fla pour une oeuvre somme toute mineure, ludique pour les auteurs mais avec une certaine mauvaise conscience d'avoir des souvenirs et des sentiments qui se réfèrent au «je». Ah! le snobisme...
    «La fausse modestie est la pire des vanités.»