Une histoire d’épave

Illustration: Christian Tiffet
Il a signé en 2013 Guano (Hexagone), premier roman fort bien ficelé qui a su charmer le jeune jury du dernier prix des Collégiens. Il revient, et vite, avec Bunyip, roman d’aventures détournées, croisement entre Tintin chez les Picaros et Jean Echenoz. On y retrouve ses phrases riches, agréablement alambiquées, rares ici, pleines d’un humour cousu parfois à même la structure. Conversation sur un banc du parc Lafontaine avec Louis Carmain, nouvel auteur qui découvre, mi-amusé mi-embêté, le jeu de l’entrevue.
 

Bunyip, le roman, c’est dans les années 80 la quête du photoreporter tasmanien Timothéed’une rare épave — pas celle de John Franklin, trop facile — qui lui donnerait le cliché de sa carrière et permettrait de sauver le magazine pour lequel il travaille d’un autre type de chavirage. Cette épave, c’est le joyau de la couronne, lui expliquera le directeur de l’imprimé.

« Nul ne la trouve, cette épave, dit-il enfin, tout le monde la cherche. Enfin, tout le monde de la recherche d’épave non sous-marine, précisa-t-il, ce qui remplirait quand même une salle de conférence au sous-sol d’un Hilton. Et son allure ? demanda Timothée tout en stabilisant de ses mains son siège qui chancelait. Pas jeune mais pas moche, selon les témoins, continua Doug Petersen. Une japonaise qui s’enrouillerait depuis quatre décennies de l’autre côté de la jungle, une frégate. »



Ses phrases, on peut déjà le sentir, sont généreuses, sonnantes, pleines d’incises. Inspirées, peut-être, des écrivains que Carmain admire : Proust, Gracq, Echenoz, Volodine « pour sa différence ». « Je suis incapable d’aimer un auteur qui n’écrit pas en français. Je parle du style, pas du fond, pas de la trame, du style d’écriture. C’est pour ça que je lis des livres : pas pour savoir si la comtesse va finir avec le vicomte, mais comme j’écoute de la musique, pour être émotionné. Pour sentir. Ce qui me fait ressentir, c’est plus souvent une belle phrase qu’une belle histoire. C’est reconnaître un clin d’oeil — une influence, une citation indirecte —, ou quand je suis hanté par un livre, une fois que je l’ai fermé, si la musique, l’oralité reste un peu plus longtemps. »

Reprises

Et bunyip, le mot, nomme un monstre de légende qui hanterait les lagons et marais de l’Australie. « C’est un nom un peu étrange qui sonne drôle en bouche,renchérit Louis Carmain,à la limite rigolo, qui désigne une créature qui est le mal incarné, le démon, le diable. Ça reflète la structure : le roman commence sous des allures assez humoristiques ou guillerettes, mais on s’enfonce. On tente d’en rire quand même, mais on n’y arrive plus, spécialement à la fin. » Car de sa quête impossible, déjà, Timothée sera distrait par Viviane, Papoue tawaïnaise et coup de foudre aussi impossible, puis dérouté plus gravement par des guérilléros qui, au détour d’une de leurs frappes pour réclamer la fin de l’exploitation de la Papouasie, les kidnappent. Voilà le héros, plus emporté qu’actant, négociant sa survie à coups de photos qui mettront en valeur, façon Che et autres rebelles immémoriaux, les raids de ces contras volatiles.

« Dans Guano, indique l’auteur, je voulais refaire le roman historique, prendre un genre, ce grand roman qui à l’époque était actuel, ce roman du XIXe siècle : aventures, amour, amour déçu, Guerre et Paix, L’éducation sentimentale, le moderniser, le mettre à ma sauce. Bunyip, c’est ma reprise d’Au coeur des ténèbres de Conrad, d’Apocalypse Now, c’est mon Voyage au bout de la nuit. Je revisite le Mal, dans Bunyip, je crois. »

Et il visite aussi, dans ses livres, le Pérou, l’Espagne, la Tasmanie, la Papouasie. Les choix de décor de Carmain pourraient réveiller les vieilles querelles littéraires entre auteurs exotiques et du terroir. « Je trouve très rafraîchissant que les auteurs d’ici écrivent sur d’autres choses que le Québec. Je me suis détournée de la littérature québécoise en tant que lecteur à cause de ça : j’étais tanné qu’on me tende toujours un miroir au lieu d’une lampe de poche, qu’on se regarde au lieu d’explorer la planète. Je ne comprends pas qu’on puisse penser que je ne suis pas un écrivain québécois. J’ai failli sous-titrer Bunyip “un roman québécois”. Parce que la Tasmanie, la Papouasie, la rébellion, le désir d’indépendance, parce que ça commence avec Bougainville, qui s’est battu à Québec et s’est rendu à Montréal. C’est un roman qui parle aussi de nous, sous des couverts de Tasmanie années 80 et de Papouasie. Qui parle de nous et des autres, plutôt que juste de nous… »

Petit homme, grande histoire

Que ce soit dans Guano, où l’Espagne, prenant prétexte des dettes du Pérou, monte une expédition navale scientifico-militaire pour prendre le contrôle d’un tas de cailloux, et où des conflits se nouent parce qu’un capitaine est mal luné, ou dans la violence, parfois hasardeuse, assenée par les combattants papous, Louis Carmain aime démonter le détail, les ressorts anecdotiques qui provoquent l’Histoire. « J’ai étudié en histoire, explique celui qui a aussi fait littérature à l’Université Laval, à l’époque où c’était la mode d’étudier les mouvements sociaux. Certains grands événements dépendent finalement d’une piqûre de guêpe ou du fait qu’un homme s’est levé du pied gauche. C’est essentiel de le rappeler. Parce que les grands mouvements sociaux, se sont des hommes qui les font : des hommes qui se réveillent fâchés, qui se sont fait quitter, piquer par une guêpe. Ou des femmes. Je dis hommes dans le sens d’êtres humains. »

Ce qui l’amène à tirer les grandes ficelles dramatiques, loin de la quotidienneté. « Si y a pas un mouvement vers quelque chose de grandiose, de plus grand que nous, simple lecteur, ça ne m’intéresse pas de lire. Ça explique peut-être aussi pourquoi je veux sortir du Québec, parce que c’est ma réalité, ce que je vis quotidiennement, ça explique peut-être cette espèce de désir de fuite, de rêve… » D’aspiration vers l’infini ? « Aussi. Mais dans les bouquins, c’est toujours une aspiration qui est déçue. Bunyip, c’est la part d’ombre de Guano, et là où ce livre se terminait par toutes les possibilités infinies et un tour du monde, Bunyip se termine par le silence. » Mais ce silence n’est-il aussi terrain de toutes les naissances, de tous les possibles ?

« Cette épave sauvera le magazine du naufrage. Elle nous permettra de renflouer nos coffres. L’équivalent maritime des ruines du Mitsubishi écrasé de Yamamoto. Le Graal, la fontaine de jouvence, l’Eldorado additionné d’un bunyip qu’on lancerait à la gueule du Condé Nast. Notre numéro spécial, privé d’un tel tadam, on l’oubliera tout de suite, on le tamponnera entre un numéro de Geo sur les Zoulous et un autre du National Geographic sur la Corse, foutue Corse, toujours la Corse. »

Bunyip

Louis Carmain L’Hexagone Montréal, 2014, 272 pages