Les amours décomposées

Claude Jasmin poursuit le récit autobiographique puisant dans ses amours déchus.
Photo: Marie-Hélène Tremblay Le Devoir Claude Jasmin poursuit le récit autobiographique puisant dans ses amours déchus.

« Le présent n’est beau que lorsqu’il est passé, et quand il est passé, il n’est plus », philosophe Mille Milles dans Le nez qui voque (Folio, 1993) de Réjean Ducharme.

Avec ses 83 printemps au compteur, 65 ans après les faits encore brûlants, Claude Jasmin remonte à la plume le cours de ses amours décomposées.

Le prolifique romancier de Pleure pas, Germaine (1965 ; Typo, 2010), celui de La petite patrie (Typo, 1971) et de Chinoiseries (VLB, 2007), nous livre un nouveau roman autobiographique tiré de la même veine qu’Anita, une fille numérotée (2013) — où il nous exposait son histoire d’amour tragique avec une jeune réfugiée de guerre polonaise.

C’est avec de la suite dans les idées qu’il évoque cette fois dans Élyse, la fille de sa mère les événements de l’année 1948-1949, tandis qu’à 18 ans, il était en classe de versification chez les Sulpiciens — la 4e année du cours classique. Avant d’être exclu du collège Grasset et de devoir s’inscrire à l’École du meuble (dont Borduas venait tout juste d’être congédié), où il va faire la rencontre d’Anita Geller.

Fille unique d’une bourgeoise sans le sou de la rue Cherrier, Élyse Désaulniers tourne la tête au jeune Jasmin. C’est la première fois qu’il est « mordu à ce point », contaminé, fini, en amour par-dessus la tête. « J’ai peur de la folie, écrit-il. Je ne vis plus tout à fait normalement. Je ne rêve qu’à elle, ma beauté rare, ma longue tige si souple, ma jolie fleur à tête blonde. Mon miel si doré. Mon parfum très unique. Mon cadeau des dieux. Mon Élyse. »

 

Portrait d’époque, portrait du coeur

Peinture vive du Montréal électrique de l’après-guerre et d’une jeunesse urbaine assoiffée de liberté, à travers la projection de Claude Jasmin, c’est toute une époque qui défile sous nos yeux : Borduas, les tramways, le jeune Gaston Miron (« ce poète bohémien et un peu loufoque »), Édith Piaf et les Compagnons de la chanson au Monument-National.

Mais un obstacle assombrit leur bonheur : les origines prolétaires du jeune homme. La mère d’Élyse, une grande bourgeoise canadienne-française déchue, hautaine et prétentieuse (qui signe plutôt « Des Aulniers »), désespérée de retrouver son « rang » dans la société, s’oppose à leur relation et manoeuvre avec poigne en coulisses pour que sa fille fasse plutôt un habile mariage de raison.

Seul face à ces contraintes, le jeune Jasmin jongle avec sa crainte de devenir fou, celle d’être expulsé du collège, de perdre Élyse, de devenir « un vagabond, un voyou, un raté ».

L’évocation est puissante, la détresse semble réelle, mais tout cela tourne un peu en rond et baigne dans un style télégraphié qui nous donne parfois l’impression qu’Élyse, la fille de sa mère a été écrit à la sauvette. Si l’intérêt littéraire semble secondaire, les oscillations du coeur, la sincérité et l’énergie de la jeunesse, heureusement, demeurent palpables.

Élyse, la fille de sa mère

Claude Jasmin XYZ Montréal, 2014, 160 pages