Et rien d’autre que la vie qui dure

L’auteur américain James Salter en 2010
Photo: Source Tulane relations publiques L’auteur américain James Salter en 2010

Dans ses Mémoires intérieurs, qui ont mieux vieilli que ses fictions, François Mauriac écrit : « Les romans qu’un vieux romancier n’écrit plus, il les rêve. » James Salter avait pourtant 88 ans lorsque parut All That Is, dont la traduction française nous parvient un an plus tard. Si le livre nous paraît à ce point remarquable, ce serait peut-être justement parce qu’il aurait été rêvé avant d’être écrit.

 

Le personnage central du roman, Philip Bowman, comme Salter, a fait la guerre. Rentrant au pays, il se met à la recherche d’un travail. Son but : entrer dans le monde de l’édition new-yorkaise. Son ambition n’a rien de démesuré. Il parvient sans trop d’effort à faire sa niche dans un milieu qui connaîtra de profondes transformations. D’une profession jamais très loin d’une forme d’artisanat, il tirera le meilleur, quitte à déchanter comme il est normal lorsque les choses auront évolué pour le pire. Comprendre pour un univers du gain pour le gain, un monde d’actionnaires, loin de celui de l’amour des livres et de leurs auteurs.

 

Son ingénuité est raisonnable. L’amour, qu’il recherche et obtient, se dérobera de façon répétée. Mariage et liaisons se termineront par une déception, dont au reste il ne paraît pas autrement surpris. Comme si l’échec était l’aboutissement normal d’une relation amoureuse.

 

Cri du crépuscule

 

Pourtant, le vieil homme ne renonce pas à la poursuite du bonheur. Dans la dernière page du roman, il se prend à proposer à une femme dont il est proche un voyage à Venise. « Offrons-nous un moment extraordinaire », dit-il simplement. La réaction de la compagne ne nous est pas donnée. Le lecteur se prend à espérer que l’issue, cette fois, ne sera pas décevante pour Philip Bowman. Le personnage, après tout, nous convainc que sa quête de l’amour est plus importante à ses yeux que la réussite professionnelle. « Il ne l’aimerait, écrit Salter, pas seulement pour ce qu’elle était, mais pour ce qu’elle deviendrait. »

 

Le charme de cette recherche du temps perdu, qui devrait constituer la raison d’être de toute oeuvre ambitieuse, provient de la démarche de l’auteur marquée par l’interrogation, le doute. Philip Bowman ne se résigne pas, il continue sans espoir fallacieux son périple. Comment ne pas songer au Stendhal de Lucien Leuwen ou au Flaubert de L’éducation sentimentale ? L’amour a pu décevoir, mais qu’y a-t-il d’autre ? Mis à part la mort, à laquelle il est impossible de ne pas songer.

 

Vanté par Richard Ford et John Irving, James Salter, dont les romans précédents, Un sport et un passe-temps (l’Olivier, 1995) et Un bonheur parfait (Points, 2008), valent d’être lus, nous offre un roman crépusculaire d’une rare pertinence. Chez nos voisins, on le tient pour un écrivain pour écrivains, façon de mettre en lumière sa maîtrise. À cette appréciation plus que justifiable, pourquoi ne pas ajouter que ce roman dans lequel l’amour physique n’est évoqué qu’avec discrétion est avant tout un cri étouffé, celui que l’on pousserait sans trop s’illusionner. Le vieil écrivain, selon Mauriac, celui qui rêve ses romans, ne peut quand même pas les crier, même s’il se donne la peine de les écrire.

Et rien d’autre

James Salter Traduit de l’anglais par Marc Amfreville Éditions de l’Olivier Paris, 2014, 365 pages