La confession païenne d’un ancien croyant

« Ce que je dis à titre personnel est que je ne crois plus en Dieu, ni en la Résurrection », affirme Emmanuel Carrère. Avec Le Royaume, il signe un roman historique abordant le passage sur terre d’un homme appelé Jésus.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir « Ce que je dis à titre personnel est que je ne crois plus en Dieu, ni en la Résurrection », affirme Emmanuel Carrère. Avec Le Royaume, il signe un roman historique abordant le passage sur terre d’un homme appelé Jésus.
Emmanuel Carrère remonte aux premiers temps du christianisme. Mêlant ses connaissances, sa vie, sa pensée et la foi, il raconte les Évangiles. Qui aura lu Le Royaume aux 630 pages trouvera matière à débattre.
 

Au sommet de son art, Carrère signe un ouvrage passionnant, sept ans de lectures et de réflexions que vingt ans de vie englobent. Au coeur, une crise mystique lui fit toucher le fond de sa psyché. Aujourd’hui athée, il livre un texte profane qui examine un grand message religieux.

Carrère avait traduit déjà l’Évangile de Marc dans La Bible dite « des écrivains » (Bayard, 2001). 

Dans Le Royaume, le plus extraordinaire est ce Saul devenu Paul l’évangéliste : « Paul a fait triompher sa cause d’une manière spectaculaire. Deux mille ans plus tard, on en est encore là. C’est en soi stupéfiant. Cette stupeur est un des motifs sur lequel s’est construit mon livre », explique Carrère en entrevue téléphonique au Devoir.

Tout ce qu’on sait des débuts du christianisme se trouve là.

Et l’écrivain y confesse en quoi sa vie personnelle en est affectée : « Sans savoir comment m’y prendre avec l’expérience bizarre, embarrassante de la foi, j’ai attendu que ce soit mûr. À 57 ans, il est légitime de se demander où on en est. »

Le christianisme raconté

Paul est fanatique, radical. Il se fait violence pour adhérer au message christique, écrit Carrère, qui explique : « Ce message va à contre-courant du mouvement spontané de l’être humain, qui tend à être plus grand que petit, plus conquérant que conquis, plus dominant que dominé. Le christianisme dit une chose difficile à avaler et, à vrai dire, presque impossible à mettre en application. Seules quelques grandes figures, comme saint François d’Assise, Simone Weil, ont pris ces enseignements au pied de la lettre ; ou Jean Vanier, dont je parle à la fin du livre. »

Cet ouvrage hybride ne manque pas d’humour : « Digest évangélique », écrit-il, résumant l’essentiel en ces mots : « Qu’il y ait une conscience lointaine qu’on devrait faire cela et qu’on ne le fait pas me reste très précieux dans le message de l’Évangile. »

Son titre, Le Royaume, fait référence au « Royaume de Dieu » qu’invoque Jésus : « Souvent, il dit le Royaume tout court. Je trouve ce mot très beau. Je ne le vois pas du tout comme un au-delà, mais comme une dimension qui affleure par moments. C’est dans la vie la plus concrète et présente. »

Croire sans croire

Dieu est le grand absent. Carrère ramène son lecteur vers la terre, à la place vide que d’aucuns questionnent, tandis qu’il reste prudent : « J’ai l’impression qu’une grande partie des paroles de Jésus sont très peu des exhortations morales, mais des lois de la vie, des lois karmiques, conséquences de nos actes. Si extravagant que soit le message chrétien, il est aussi réaliste et décrit la vie comme elle va. »

Aussi se sent-il tout près des évangélistes : « Je ne suis pas essayiste ; j’ai besoin que le récit soit incarné par des personnages, avec des contradictions, des conflits, des querelles. » Lorsqu’il extrapole dans la fiction, il l’indique et nuance : « C’est un livre d’historien qui ne travaille pas sur des documents de première main. Je ne suis ni un exégète ni un bibliste ni un helléniste, mais j’ai fait en sorte que le lecteur dispose d’une information historique fiable et synthétique. La dimension pédagogique de ces débuts du christianisme m’importe beaucoup. »

Carrère prend ainsi position sur les choses de la foi, invérifiables par nature. « L’existence historique de Jésus est attestée, petit agitateur galiléen crucifié sous le règne de Tibère. On peut discuter des détails, mais ce que je dis à titre personnel, avec crainte et tremblement, hésitation, renvoyant à ce que j’ai pu croire, est que je ne crois plus en Dieu, ni en la Résurrection, ni en la divinité de Jésus ; cela ne m’empêche pas de raconter cette histoire avec de l’amitié pour ceux qui y croient. »

Des textes inspirés

Ces récits évangéliques proviennent-ils d’un choc de civilisations ? Entre le monde juif et le monde romain, dit Carrère, le rapport de forces, très inégal, a abouti à la destruction du Temple et de Jérusalem, et les Juifs furent quasiment anéantis. L’Empire romain triomphait. Deux mille ans plus tard, la pensée théocratique et la pensée civile, tolérante aux religions qui n’entravent pas l’ordre public, se confrontent de nouveau.

Au-delà des anecdotes personnelles, Carrère présente intelligemment l’ampleur de Paul le converti, l’humanité de Luc, son assistant, et la première garde de Jésus, Pierre et Jean, son frère Jacques, puis Jean-Marc, futur évangéliste. Quelques dizaines d’années après sa mort, ils écriront la grande affaire du « Fils de l’Homme », « l’homme » tout court en araméen.

Le résultat du livre est une épopée où « je » se trouve pris par l’oralité, le merveilleux, la conversion, les drames personnels et historiques, le message christique et ses paradoxes, ce qui plaira au lecteur. Car cette émotion au rendez-vous, secret des grands romans, vient de quatre petits livres sur lesquels repose notre civilisation.

Emmanuel Carrère en trois titres

La classe de neige (P.O.L., 1995) : un garçon en classe de neige, troublé par la disparition d’un enfant au village de villégiature, se ferme sur lui-même. Prix Femina 1995.

L’adversaire (P.O.L., 2000) : y est reprise l’affaire Jean-Claude Romand, mythomane, qui a tué femme et enfants pour protéger ses mensonges.

Limonov (P.O.L., 2011) : Portrait d’un écrivain russe paradoxal et controversé, qui lui a valu le Renaudot en 2011.

Le Royaume

Emmanuel Carrère P.O.L. Paris, 2014, 630 pages

1 commentaire
  • François Beaulé - Abonné 14 septembre 2014 22 h 53

    Dieu c'est...

    L'absolu de la Vérité, de la Liberté et de l'Amour. C'est le Christ qui nous invite à nous aimer les uns les autres. Dieu est l'Unité des hommes dans l'Amour du Christ.

    On peut identifier le Dieu origine, Dieu le père; le Dieu finalité, le Saint-Esprit et le Christ qui guide l'homme, qui fait le lien entre le père et la finalité spirituelle.