Une vision postexotique de l’Afrique

Étrange roman que celui de Fiston Mwanza Mujila, un auteur originaire de la République démocratique du Congo lauréat en 2009 de la médaille d’or des Jeux de la Francophonie. Le projet ne manque pas d’intérêt.

 

Dans une mégapole d’Afrique désignée comme la ville pays, un bar appelé Tram 83 rassemble chaque soir une population hétéroclite assoiffée d’alcool et de sexe. On y retrouve des touristes « à but lucratif » aussi bien que des « creuseurs » tout juste revenus de leur travail dans les profondeurs des mines, des serveuses et des aides-serveuses, des mères célibataires, des étudiants en grève, des vendeurs d’organes et des enfants-soldats.

 

Sans compter les canetons et les biscottes, de très jeunes filles et de jeunes garçons ainsi appelés qui servent d’appâts aux uns et aux autres. Le commerce érotique y va bon train, les prostituées offrant leurs services avec insistance, mêlant leurs voix à celle de la musique jazz proposée par des groupes venus des quatre coins de la planète.

 

Parmi les habitués du bar se trouvent Requiem, un homme aux activités suspectes et aux « semelles de rails », et Lucien, son ami, diplômé d’histoire et écrivain en devenir, désireux de publier un livre inspiré par les grands événements qui ont marqué l’Afrique. Car « il croit que la littérature mérite une place de choix dans la mise en forme de l’histoire ».


Écrivain d’État
 

Lucien, toujours « en train de gratter un texte », essaie tant bien que mal d’échapper aux pièges que lui tendent son prétendu ami aussi bien que les habitués du bar. Il a bien du mal à achever l’écriture du conte-spectacle que lui réclame un copain resté à Paris. On croit comprendre qu’il s’agit de retracer le destin de Lumumba, destin qu’il souhaite intégrer à un contexte beaucoup plus large dans lequel passent les figures de Lénine, de Napoléon et de Mao Tsé-toung… !

 

Sur les conseils d’un Européen d’origine suisse rencontré au Tram 83 et qui offre de le publier, Lucien se voit contraint de ramener ses personnages de vingt à dix. Cet écrivain en herbe éprouve des doutes quant à ses choix : « Il n’aurait pas dû quitter l’Arrière-pays,se dit-il, quelle bêtise ai-je foutue ! Il aurait pu rester et arrêter avec ses mésaventures de littérature engagée […] Tu écris un poème épique sur la coiffure de la femme du président, on t’offre une maison […] un roman sur l’enfance du président, on te nomme ministre de l’Agriculture et de l’élevage des bovins. »

 

Le romancier a choisi, pour sa part, de rendre compte de la société bigarrée d’une mégapole africaine, cette société attirée par l’exploitation des minerais de diamants, de cuivre, de cobalt et de bronze, et hiérarchisée selon la provenance géographique, la langue d’expression et, surtout, la situation pécuniaire.

 

Ce premier roman, fertile en énumérations et en listes de toutes sortes, n’échappe pas à un certain éparpillement de l’intrigue qui, à la longue, finit par lasser. Cela malgré l’unité de lieu rappelant — quoique de très loin — le fameux bar Le crédit a voyagé dans Verre cassé (Seuil) d’Alain Mabanckou. Autre maladresse : alors que tout le récit est narré à la troisième personne, on voit soudain apparaître un « nous » insolite et injustifié (« Nous nous précipitâmes »).

 

Rien à voir avec le fameux « nous » de Flaubert qui ouvre Madame Bovary et que le romancier abandonne par la suite au profit d’un narrateur non personnalisé. N’est pas Flaubert qui veut ! Et comment lire une phrase comme celle-ci : « L’éditeur était si fondu de saxo qu’il ne le vit point. » Anglicisme ? Africanisme stratégique alors que le roman fait très peu usage de particularités lexicales ?

 

Tram 83 présente une vision postexotique de l’Afrique contemporaine, entre rêve et cauchemar, là où les espoirs s’abîment dans les filets d’une corruption inextricable, d’autant plus sournoise qu’elle s’avance masquée et touche les plus démunis, ces jeunes gens dont la survie dépend des êtres sans scrupule qui les exploitent en toute impunité.

Tram 83

Fiston Mwanza Mujila Métailié Paris, 2014, 200 pages