Envoûtante Martine Audet

On dirait l’oeuvre d’une perfectionniste, on craint même une sécheresse qui pourrait contraindre cette poésie minimaliste. Or, c’est tout le contraire qui se produit. À chaque page de ce qui pourrait bien être le plus beau de ses recueils, Martine Audet pose ses mots comme des gemmes, des pétales ou des feuilles, avec la délicatesse d’une thésauriseuse, chaque texte tendant vers l’essentiel, vers sa nécessité absolue.

 

Elle pourrait être la grande soeur de Gilles Cyr, elle aurait à voir avec le butô, elle serait pointilliste, cette poète qui aspire les voyelles, qui attrape au vol le moindre frisson sonore et donne à saisir une assertion, son avers et son revers en un seul souffle, en une seule respiration.

 

Scènes tendues sur le fil souple de l’équilibriste, scènes de désespoir contenu et de confidences murmurées, scènes de résistance au mal qui fouisse, qui taraude, tels sont les poèmes que Tête première dos à dos nous propose. Scènes tragiques qui mettent en péril l’harmonie précaire des heures. Le sang, le fusil, le sournois profil du malheur, voilà ce contre quoi perdure la vie. Lucide qu’elle est, la poète en mal de vivre, dans Tête première : « Ne plus // sinon détruire / sinon tuer // planter du rouge dans la nuit // et dans mon dos / l’impitoyable / le plutôt mort ».

 

Impératif

 

Il faut tourner le « dos » à ce désastre intime, car la cécité guette, car la poète « touche d’étranges blessures », elle voudrait « partir en fumée / ou retracer les charniers du monde ». Quelle tâche de rester dans le vert des arbres, alors que s’impose « un poumon d’aube évanouie » ! C’est ainsi que la fatalité casse le souffle après toute séparation radicale, c’est ainsi que celle qui part laisse le monde à son désert, car « le jour parle mal / de ce qui vient / de naître », cet après l’autre. Déroute, déséquilibre, elle nous confie : « J’écoute la fontaine du sang, /les os, / les poumons du matin. // Le ciel a d’infinies souillures. // Vois / comme je tombe. »

 

Vient enfin le « contre dos », troisième partie dans laquelle Martine Audet réfléchit sur la pratique même du poème comme réponse à l’interrogation du monde. Ne serait-il pas l’ultime réponse ? Mais non, consciente aussi des limites qui le contraignent : « dans le silence / s’établit / le presque silence // j’entends que le poème / n’est pas autre chose / que le vent en décompose / parfois le coeur / un empiétement / du périssable ». Devant ce qui pourrait mener à un découragement muet, elle ponctue son texte d’une ligne de verbes à l’impératif, comme une admonestation, un coup de fouet pour résister : « déjoue-efface-oublie-mange-renonce-espère-souffle ». Au bout du compte, elle avoue : « je ne peux que tenir ».

 

Littéralement envoûtant, ce recueil se relit parce qu’il relie à une certaine vérité notre part commune d’incertitudes.

TÊTE PREMIÈRE DOS contre DOS

Martine Audet Le Noroît Montréal, 2014, 82 pages