Valéry et Beckett: du danger de la correspondance

On se demande régulièrement si la correspondance d’un écrivain relève ou non du domaine public. Comme de raison, il en va de la nature de ladite correspondance, des opinions qu’avait à ce sujet l’auteur des lettres et, plus prosaïquement, de l’intérêt que peuvent représenter pour le lecteur des documents qui avaient pour fonction première une communication strictement privée.

 

Les hasards de l’édition font que j’ai reçu presque en même temps le tome premier des lettres de Samuel Beckett et Lettres à Jean Voilier de Paul Valéry. Deux univers nettement différents, on s’en doute. L’auteur de En attendant Godot a 23 ans quand il adresse la première missive. On est en 1929. Parfaitement inconnu, il s’intéresse à l’oeuvre de Proust et a obtenu le poste de lecteur à l’École normale supérieure à Paris. En 1937, Paul Valéry est un écrivain unanimement célébré. Il tombe amoureux de Jeanne Loviton, romancière sous le nom de Jean Voilier. Si Beckett, épistolier fécond, a veillé à ce que sa correspondance soit publiée moyennant certaines conditions, l’auteur du Cimetière marin ne s’attendait certes pas à ce que fussent révélés ses billets amoureux.

 

Premier roman

 

Le jeune Beckett est l’être le plus attachant du monde. « J’aime de plus en plus marcher, et moins je sais où je vais mieux c’est. » Il mène une vie à la fois studieuse et bohème. Il connaît l’italien et le français, se passionne pour la musique et la peinture. Esprit essentiellement curieux, il avoue : « Lorsque j’étais malade, j’ai découvert que la seule chose que je pouvais lire c’était Schopenhauer. » Pour lui, ce philosophe peut être lu comme un poète.

 

Secrétaire pendant quelque temps de son illustre compatriote, James Joyce, il écrit un roman, Murphy, qu’une foule d’éditeurs autant américains qu’anglais refuseront. En 1937, il avoue à Mary Manning Howe : « Je signerais n’importe quoi pourvu que le livre sorte. » Le livre paraîtra l’année suivante. La traduction française, qu’il signe, ne trouvera un éditeur qu’en 1951. Faut-il ajouter foi à ce qu’il en dira quelques jours après la parution ? Que ce roman lui donnait désormais « l’impression d’une oeuvre très ennuyeuse, laborieuse, estimable et ennuyeuse » ?

 

Croyait-il vraiment que son roman était ennuyeux, laborieux ? Se méfier des écrivains qui se déprécient.

 

La précarité de ses revenus inquiète sa mère, qui ne comprend pas qu’il ne devienne pas tout simplement journaliste au service d’une feuille locale. Quand il lui arrive, par manque d’argent, de se réfugier à la demeure familiale, il doit affronter ses reproches. Pour Beckett, il est préférable qu’elle soit absente. « Je ne pourrais rien lui souhaiter de mieux que de ressentir la même chose quand je suis absent. »

 

À Paris, il court les expositions, passe des journées au Louvre, étudie les tableaux, les commente. Il fraye avec Joyce, rencontre des écrivains, fait brève connaissance avec Hemingway à la boutique de Sylvia Beach. Il lui fait l’effet d’une voiture Packard rutilante. Il écrit à Eisenstein, lui offre de travailler avec lui. Ses lettres les plus franches, il les destine à son ami, Thomas McGreevy, appelé Tom.

 

Lettres d’amour

 

Avec Valéry, c’est d’amour qu’il s’agit. Le grand homme est dans la mi-soixantaine lorsqu’il fait la connaissance de Jeanne Loviton. Très vite, c’est l’éblouissement. Avocate, éditrice, un peu romancière, elle est surtout connue pour ses liaisons autant masculines que féminines. Jean Giraudoux, Saint-John Perse, Malaparte, Émile Henriot, Robert Denoël sont au nombre de ses conquêtes. À la mort suspecte de l’éditeur, elle hérite de son fonds de commerce, qu’elle finira par vendre à Gallimard. Elle mourra à 93 ans en 1996.

 

Certaines des lettres de Valéry sont superbes. Elles sont d’un amoureux plus qu’épris. « Mon amour, je suis si fatigué et j’ai l’écorce cérébrale si sensible que je fais ce voeu impie, par instants, de pouvoir ne pas penser à toi pendant une bonne demi-journée. » Moins de trois ans plus tard, à Pâques, en 1945, Jean Voilier lui en donne l’occasion. Elle lui apprend son désir de rompre. Quatre mois plus tard, le poète meurt. « Les échanges les plus divers, / Bouches, projets, bêtises, vers, / Et silences, sinon pensées, / Tout nous est bon, tout nous est cher / Esprit, regards, tendresse en chair. » Monsieur Teste n’est vraiment plus l’Académicien philosophe. Il est l’amant séduit.

 

Une vie qui commence, une vie qui s’achève. Un écrivain qui veut percer, un autre plus qu’arrivé. Indiscrétions que ces intrusions dans l’intimité ? Peut-être, mais le lecteur obtient ainsi la permission de mieux imaginer deux démarches créatrices. Qui s’en plaindrait ? Certes pas le signataire de ces recensions. Notons que les lettres de Beckett — il en aurait écrit au moins 15 000 — feront l’objet de trois autres publications. À signaler, la précision d’un travail d’édition remarquable.

Lettres I 1929-1940

Samuel Beckett Traduit de l’anglais par André Topia Gallimard

Lettres à Jean Voiliers

Choix de lettres 1937-1945
Paris, 2014, 804 pages