Gabriel García Márquez - Destin surnaturel

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Photo: illustration: Tiffet

On l'espérait comme un cadeau du ciel. Et finalement il est venu. Vivre pour la raconter, le premier tome de l'autobiographie de Gabriel García Márquez, traduit en français par Annie Morvan, vient de paraître chez Grasset, en quelque 600 pages bien tassées. Parcours précoce d'un des plus grands écrivains du XXe siècle.

Enfant, il enjolivait ses histoires de faits fantastiques pour attirer l'attention des adultes. Adulte, il a enjolivé son histoire, et celle de sa nombreuse famille, pour en faire quelques chefs-d'oeuvre de la littérature latino-américaine. Les vocations d'écrivains se dessinent souvent très tôt, et celle de Gabriel García Márquez ne fait pas exception.

En ce sens, ce premier tome d'une autobiographie est un acte de courage, puisque l'écrivain colombien, Prix Nobel de littérature de 1982, s'y est astreint à y relater les faits, tous les faits, rien que les faits ou presque, qui ont étayé sa jeunesse. Mais il suffit de chasser le naturel pour qu'il revienne au galop, et il s'est bien glissé, dans ce récit, quelques phénomènes surnaturels. On ne s'étonnera pas par exemple d'y voir un corbeau s'échapper du lit d'une tante malade, ou un faune s'embarquer dans un tramway urbain...

Au sujet de cette dernière vision, García Márquez écrit: «Je commençai à croire que je m'étais endormi de fatigue et que j'avais fait un rêve si net que je ne pouvais le différencier de la réalité. Au bout du compte, l'essentiel pour moi n'était pas de savoir si le faune était réel, mais si j'avais vécu l'épisode comme s'il l'était. Songe ou réalité, il ne fallait pas le considérer comme un sortilège de l'imagination mais comme une expérience merveilleuse de la vie.»

Hormis ces quelques échappées dans le monde de la fiction, Vivre pour la raconter relate, en ordre chronologique, l'enfance et la jeunesse de García Márquez, de sa naissance, à Aracataca, d'un père et d'une mère aux amours jadis contrariées, à l'ombre d'un grand-père coureur et d'une grand-mère superstitieuse, à ses premières armes affilées comme journaliste dans une Colombie déchirée par la guerre civile.

Des critiques ont déjà avancé que, malade et vieillissant, Gabriel García Márquez a vu dans cette autobiographie l'occasion de régler ses comptes avec la réalité et de rendre ce qu'il leur devait aux innombrables personnages qui ont inspiré ses romans.

Et effectivement, il y relate par exemple comment l'amour passionnel qui unissait sa mère, jeune fille de bonne famille, à son père télégraphe est à l'origine de son célèbre roman L'Amour au temps du choléra.

«Ils étaient l'un et l'autre d'excellents conteurs, écrit l'écrivain au sujet de ses parents, et gardaient de l'amour un souvenir heureux, mais le récit qu'ils en faisaient était si passionné qu'à cinquante ans passés, lorsque je me suis enfin décidé à m'en servir pour écrire L'Amour au temps du choléra, je ne suis pas parvenu à faire la différence entre la vie et la poésie.»

Outre son immense talent, Gabriel García Márquez a eu le mérite d'attirer l'attention du monde entier sur son pays natal souvent oublié et abandonné à son sort, la Colombie. Ici encore, il raconte notamment comment il a découvert ce village qui a donné son nom à trois lieux imaginaires qui ont peuplé sa fiction, celui de Macondo.

«Le train fit halte dans une gare solitaire, puis passa devant la seule propriété de la zone bananière dont le nom était écrit à l'entrée: Macondo. [...] Dans trois de mes livres, j'ai baptisé de ce nom un village imaginaire, et ce n'est qu'en feuilletant une encyclopédie, un jour, que j'ai appris qu'il s'agissait du nom d'un arbre tropical apparenté au fromager, qui ne donne ni fleurs ni fruits, dont le bois rappelle l'éponge et sert à faire des canoës et à fabriquer des ustensiles de cuisine.»

On est fasciné, en lisant le récit d'enfance de García Márquez, d'y retrouver les accents d'humour et de tendresse qui ont tant marqué les lecteurs de Cent ans de solitude. On y retrouve cette foison de personnages auxquels il a conféré dans ces romans des caractères incroyables: un grand-père marqué d'avoir tué en duel un homme qu'il respectait, une mère jalouse et un père qui lui donna dix frères et soeurs légitimes, auxquels s'ajoutèrent encore d'autres enfants illégitimes, des années de pauvreté et de galère, où les mots sont devenus graduellement plus importants que tout. C'est l'Amérique latine et la Colombie telles que García Márquez, peut-être mieux que tout autre écrivain, l'a fait connaître.

Mais il n'y a pourtant pas que poésie dans cette chronique, parfois un peu lourde et fastidieuse, des premières années de vie de Márquez. En marge des premières nouvelles que l'auteur a fait publier dans des périodiques colombiens, c'est au métier de journaliste qu'il a consacré de nombreuses heures de sa jeune vie. Et c'est dans cette Colombie que le jeune Márquez fait ses premières expériences de la politique, alors que les libéraux et les conservateurs s'opposent à Bogotá dans un conflit sanglant qui transforma momentanément la ville en cimetière. Plus tard, Gabriel García Márquez deviendra un ami de Fidel Castro, qui était présent en Colombie au moment de ces émeutes.

Mais ce n'est pas le journalisme qui fit de Gabriel García Márquez l'homme très célèbre qu'il est aujourd'hui. L'écrivain le reconnaît lui-même: ce métier n'était pas sa vocation. Il y a cependant trempé sa plume avec intérêt, voire avec passion, et soutient que «reportage et romans sont les enfants d'une même mère». Mais sa vie avait un autre sens, un sens plein de fantaisie. Il la vivait pour la raconter, avec la truculence qu'on lui connaît et que la plus complète des autobiographies ne permettra pas d'oublier: celle de la fiction.

Vivre pour la raconter

Gabriel García Márquez

Traduit de l'espagnol (Colombie) par Annie Morvan

Grasset

Paris, 2003, 608 pages