Les leaders et les autres en compétition

Annie Ernaux
Photo: C. Helie Gallimard Annie Ernaux

404 romans français sortiront cet automne. Une soixantaine de plus que l’an dernier. 75 nouveaux noms seront lâchés parmi les valeurs sûres. L’écurie française tient le choc d’un secteur en proie à une concurrence culturelle féroce.

Au peloton sont les incontournables du catalogue des grands éditeurs. Nous voyons Emmanuel Carrère (Le Royaume), avec une pièce majeure chez P.O.L. ; Olivier Adam (Peine perdue), en force chez Flammarion ; Olivia Rosenthal (Mécanismes de survie en milieu hostile) chez Gallimard, suivie d’Alice Ferney (Le règne du vivant) plaidant pour les bêtes chez Actes Sud.

 

Prêts à les devancer, au Seuil, le voyageur Patrick Deville (Viva) arbore le Mexique, Lydie Salvayre (Pas pleurer) l’Espagne et Antoine Volodine (Terminus radieux) la Russie. En course serrée, viennent Laurent Mauvignier (Autour du monde) et ses catastrophes mondialisées chez Minuit, et Geneviève Brisac (Dans les yeux des autres) et les révolutions manquées à L’Olivier. Sur la corde au tournant, de Christian Bourgois, deux bandeaux très littéraires de Linda Lê, Oeuvres vives et Par ailleurs (exils).

 

Qui cravache dans la mêlée ? Ils sont de la maison Grasset : Christophe Donner (Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive) sur le cinéma, Claudie Hunzinger (La langue des oiseaux) et ses amours féminines, Frédéric Beigbeder (Oona Salinger) et Bernard-Henri Lévy (Hôtel Europe), monologue suivi d’un essai.

 

Et ces foufous au grand galop ? C’est Amélie Nothomb (Pétronille), toujours plus elle-même chez Albin Michel ; Grégoire Delacourt (On ne voyait que le bonheur), champion du best-seller chez Lattès. Éric Reinhardt, passé de Stock (Le système Victoria) à Gallimard (L’amour et les forêts), y talonne le populaire David Foenkinos (Charlotte), courte vie d’une peintre tuée par les nazis.

 

Du côté des stalles, nez au vent ? Éric Vuillard déplore le sort des natifs américains (Tristesse de la terre, Actes Sud) ; J.-M. Blas de Roblès (L’île du Point Némo, Zulma) part à l’aventure ; Serge Joncour (L’écrivain national, Flammarion) joue avec sa présence au monde. Autre crack, Christine Montalbetti (Plus rien que les vagues et le vent, P.O.L.) nous a promis une ambiance californienne.

  

Qualifiés hors catégorie


Couleurs considérables, les académiciens ne courent pas : chez Grasset, Dominique Bona (Je suis fou de toi), biographe du grand amour de Paul Valéry, et Dany Laferrière, nouvellement élu (L’art presque perdu de ne rien faire). Purs sangs d’exception, qui sortiront de l’écurie après tous, de chez Gallimard : Jean-Marie Rouart (Ne pars pas avant moi), intime ; Patrick Modiano (Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier), exceptionnel ; Philippe Djian (Chéri-Chéri), dans la mafia et l’assassinat, et Annie Ernaux (Le vrai lieu), des entretiens avec Michelle Porte, qui a filmé Duras.

 

Les éditions Belfond lancent leur collection « Remake » consacrée à la réécriture : Nicole Caligaris (Ubu roi) transporte Alfred Jarry dans le monde de la finance ; Frédéric Berthet (Le retour de Bouvard et Pécuchet) ranime Flaubert et Bertrand Leclair (Le Bonhomme Pons), Balzac. À ces entraîneurs nés, ajoutons, dans « Bouquins », un vaillant Dictionnaire Rimbaud de Jean-Baptiste Baronian.

 

Supra littéraires, Pascal Quignard (Mourir de penser, Grasset) continue son Dernier royaume, Hélène Cixous (Homère est morte, Galilée) donne de la voix à sa mère morte et Pierre Bergounioux (Exister par deux fois, Fayard) recueille ses entretiens, essais et interventions.

 

Ils vivent pour la littérature. Anne Serre (Dialogue d’été, Mercure de France) dialogue avec divers imaginaires ; Marie-Hélène Lafon (Joseph, Buchet/Chastel) célèbre Flaubert. Quant à Jean-Baptiste Gendarme (Splendeurs et misères de l’aspirant écrivain, Flammarion) ou Cécile Ladjali (Ma bibliothèque. Lire, écrire, transmettre, Seuil), ils auront une allure significative.

 

Ils ont du gaz et de belles robes. Tous sont nerveux, étant donné les obstacles jusqu’aux podiums. Lesquels monteront ? Cela dépendra de leur poids et de leurs propriétaires. Et tout autant des joueurs que des paris.

Nos paris

Tiercé gagnant : La Pléiade, avec un collectif de romans gothiques, François Villon et Sade.

Au turf : Ingrid Betancourt, La ligne bleue (Gallimard), dangers en Argentine. Olivier Rolin, Le météorologue (Seuil), dangers en Russie.

Mon box : Catherine Cusset, Une éducation catholique (Gallimard), solide et distancée, depuis New York où elle réside. Et Agnès Desarthe, Ce qui est arrivé aux Kempinski (l’Olivier), en 14 nouvelles, très vivantes.

En liberté : Sophie Divry, La condition pavillonnaire (Notabilia) ; vision de banlieue. Roberto Saviano, Extra pure. Voyage dans l’économie de la cocaïne (Gallimard), sur l’envers du monde. D’Haïti, Yanick Lahens, Bain de lune (Sabine Wespieser).

Outsider : Gaëlle Josse, Le dernier gardien d’Ellis Island (Notabilia) ; voudrait-on que se rouvre l’étroite porte américaine de l’immigration, fermée fin 1954 ?

Poulains : Leïla Slimani, Marocaine, donne Dans le jardin de l’ogre (Gallimard) et l’ingénieur Marc Torres signe La cité sans aiguilles (Viviane Hamy), premiers romans.