Vous reprendrez bien une part de pizza?

À moins d’avoir placé un intérêt exclusif pour le foot ou la carrière de Céline Dion, vous savez que Lionel Shriver est une romancière à succès, qu’elle a écrit Il faut qu’on parle de Kevin (Belfond) et que son Big Brother, qu’elle présente ces jours-ci au public francophone, n’a rien à voir avec celui de George Orwell.

 

Ce Big Brother est le frère aîné de Pandora, narratrice du roman. Celle-ci, femme d’affaires à la main heureuse, a épousé Fletcher, artisan obscur et père de deux ados, Cody et Tanner.

 

Le frère en question, Edison, musicien de jazz dont la carrière fait plus que stagner, a demandé à sa soeur de l’héberger pour deux mois, histoire, dit-il, de se ressourcer avant une tournée européenne qui l’amènera en Espagne et au Portugal. Quand elle cueille son frère à l’aéroport, Pandora ne le reconnaît pas. En quatre ans, il a presque triplé son poids.

 

Comment vivre avec un ogre qui chaque matin empile les crêpes qu’il arrose de sirop d’érable et qui ne cesse de se vanter de réalisations imaginées ? Pour lui, la vraie vie est à New York et non dans ce bled de l’Iowa où croupit sa soeur.

 

Shriver, dont le mari est musicien de jazz, sait évoquer ce monde. Fletcher, qui se console de ne pas vendre les meubles qu’il construit minutieusement en pratiquant le vélo avec rage, voit d’un mauvais oeil le squattage de son univers. Très tôt, c’est la mésentente dans le couple. Ce qui n’arrange rien, Edison finit par avouer qu’il est sans logis, qu’il a tout perdu, qu’il n’ira ni en Espagne ni au Portugal. Pandora propose alors à son mari d’accepter qu’elle aille vivre avec son frère afin de surveiller son alimentation, lui permettant ainsi de guérir de son obésité maladive. La thérapie durera un an et sera couronnée de succès.
 

Retournement 
 

En page 420 du roman, le lecteur apprendra qu’il n’en est rien. Il serait malhonnête de ma part de dévoiler la fin de l’aventure. Prétendons qu’il n’y a pas eu ce déni et analysons ce roman comme si Pandora avait vraiment été cette femme animée d’une conscience fraternelle hors du commun. Comme compagne de Fletcher, elle n’est certes pas une femme éprise. Comment le serait-elle d’un homme pour qui tout excès est à bannir et qui se réfugie dans son sous-sol ou qui enfourche sa bicyclette à la moindre contrariété ? Elle a un ami, Oliver, tout aussi peu ardent qu’elle. La passion, connaît pas. Des personnages qui peuplent le roman, un seul, Cody l’adolescente, présenterait une attitude dite normale.

 

Le sujet du roman, c’est la nourriture, présentée comme un danger. Pandora croit que, « pour une grande part, manger relève de l’anticipation. De la répétition, puis de la mémoire ». Elle estime aussi qu'« on devrait être capable de manger presque entièrement dans sa tête ».

 

Vingt pages plus tôt, ce personnage, porte-parole probable de la romancière, affirme : « Le problème n’était pas tant que manger soit génial — ça ne l’était pas — mais que rien d’autre ne l’était… Et j’étais entourée de millions de personnes incapables de trouver du plaisir dans autre chose qu’un beignet à la confiture. » Cette phrase m’a donné le goût d’un cassoulet ou de rognons à la dijonnaise. Et pourquoi se jeter d’un pont alors qu’il est plus raisonnable de ne pas aller chez Burger King ?

 

Excellent roman, à condition de pouvoir faire l’impasse sur cette vision puritaine de la vie. Ce n’est pas parce qu’Edison s’alimente comme un porc que manger est sujet à caution. Roman dans lequel d’ailleurs le désir et le plaisir sont exclus — il n’y a que Travis, ce père lointain, qui manifeste un peu d’élan vital, or il est fantasque, donc blâmable.

 

Un autre reproche : les dialogues, bien qu’excellents, sont trop nombreux, trop prolixes. En ceci, le roman serait obèse lui aussi. Il n’y aurait donc pas qu’Edison à avoir trop d’appétit. Une petite crème brûlée avec ça ?

BIG BROTHER

Lionel Shriver Traduit de l’anglais par Laurence Richard Belfond Paris, 2014, 434 pages



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