Affectueusement vôtre

Comme elle est moins chère à envoyer qu’une lettre, la carte se répand de façon presque virale en Europe. Le Canada, en 1871, sera le premier pays d’Amérique à être contaminé par cette fièvre postale.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Comme elle est moins chère à envoyer qu’une lettre, la carte se répand de façon presque virale en Europe. Le Canada, en 1871, sera le premier pays d’Amérique à être contaminé par cette fièvre postale.

Tout l’été, Le Devoir a proposé des microfictions littéraires inspirées de vieilles cartes postales, signées par Mathieu Arsenault, François Blais, Kim Thuy, Larry Tremblay, Hélène Frédérick, Françoise Major, Denise Boucher et Nadine Bismuth. Pour conclure ce jeu estival littéraire, votre cahier Livres propose une petite histoire du rectangle épistolaire et un dernier Poste scriptum, hors série, de Sébastien Lapaque.

C’est à Vienne que naît la carte postale, courriel de son époque, le 1er octobre 1869. Création d’Emmanuel Hermann, la carte postale est enfant du timbre-poste, des progrès des moyens de transport et des communications. Et elle révolutionne, indiscrète, le média par son message à découvert. Les mots choisis par l’expéditeur, songés ou maladroits, communs, littéraires du quotidien, s’y retrouvent exposés au vu, au su et au lu de tout un chacun. Mais comme elle est moins chère à envoyer qu’une lettre, la carte se répand de façon presque virale en Europe. Le Canada, en 1871, sera le premier pays d’Amérique à être contaminé par cette fièvre postale.

 

Les cartes originales sont purement pratico-pratiques. Administratives, elles portent des confirmations de rendez-vous, des informations commerciales, des convocations. À l’époque, la British American Bank Note, producteur des billets de banque, fournit les cartes, affranchissement compris. En 1897, un changement de loi casse ce monopole d’État : les cartes ne seront plus émises uniquement par le gouvernement. Des illustrations promotionnelles apparaissent peu à peu, laissant un tout petit espace pour le message ; le recto n’autorise que l’adresse du destinataire. Les illustrations sur les cartes postales de l’Expo universelle de Chicago (1893) feront bien des petits.

 

RSVP

 

« L’Europe a une iconographie plus développée, indique Christian Paquin, historien de formation et collectionneur monomaniaque qui a légué sa collection de 20 000 cartes consacrées à Montréal au musée Pointe-à-Callière. Elle touche aux aspects sociaux, comme les grèves ouvrières, ou à l’actualité, en couvrant de grands procès comme celui de Dreyfus. Jusqu’à maintenant, je n’ai vu au Québec qu’une seule carte postale de grève, illustrant celle des ouvriers du moulin à bois de Buckingham. Faut pas oublier que, même si le téléphone apparaît en 1879 à Montréal, ce n’est que dans les années 1930 qu’il devient un outil de tous les jours. Alors qu’au même moment le postier passait plusieurs fois par jour. La carte postale était un moyen de communication prisé. Dans mes caisses, j’avais un lot où une dame invitait son frère à souper ce soir-là ; où le frère répondait quelques heures plus tard ; où elle, par une troisième carte, lui rappelait de rapporter un livre prêté… »

 

L’objet attisera tôt la convoitise des collectionneurs, qu’ils soient passionnés ou néophytes. « Beaucoup de journaux féminins d’alors développent des “clubs d’échange” de cartes postales, poursuit M. Paquin. Il y avait la revue Françoise, avec une chronique consacrée à ces échangistes de la carte postale, où se retrouvaient celles qui recherchaient des églises, ou des parcs… Dans la littérature, on dit que la reine Victoria s’adonnait compulsivement à ce jeu. »

 

L’âge d’or de la petite reine des postes

 

L’évolution de la carte postale est liée à celle du carton, de l’imprimerie et de l’image. La formule qu’on connaît se fixe en 1904, avec l’image au verso, le texte et l’adresse au recto. En 1906, la photographie envahit ce monde et contribue à forger « l’âge d’or de la carte postale au Canada », qui perdurera jusqu’en 1914. Selon le Musée McCord, 27 000 cartes sont postées au pays au début de ce siècle et 60 000 en 1913. La guerre, bien sûr, brise l’élan. Les préoccupations changent, l’embargo empêche les Allemands et les Saxons, parmi les plus grands fournisseurs, de distribuer ici leurs images d’Épinal.

 

« Le produit est moins recherché,poursuit Christian Paquin. Après 1918, ça ne repart pas. Il ne restera que quelques petits producteurs, confectionnant des cartes de moins bonne qualité, puisqu’on manque de papier et qu’on utilise alors du coton, qui forme un carton presque buvard, moins beau. » Ce qui n’empêchera pas la carte postale de connaître encore des flashs de petite gloire. Comme celui de la carte postale chrome, imprimée en quatre couleurs. « Elles arrivent aux États-Unis par la compagnie de pétrole Union, qui offre une carte couleur à l’achat d’essence, en 1939 », précise le spécialiste. Ces couleurs teintent les cartes de Montréal à partir de 1950. Expo 67, avec son boom touristique, engendrera aussi un flux de cartes postales.

 

Au fil du temps, l’iconographie n’a pas tellement changé, selon le collectionneur. En zieutant de vieilles cartes postales, on y voit « tout ce qu’on peut voir dans la rue : bâtiments commerciaux ou privés, parcs, églises. L’oratoire Saint-Joseph est pris sous toutes ces coutures — j’en avais au moins mille cartes. Les parcs d’attractions, les rues Sainte-Catherine, Saint-Laurent, Sherbrooke. C’est intéressant de voir aussi comment on prenait la photo : pour une même image, j’ai une carte avec les poteaux électriques et une autre où ils ont été effacés. À l’époque, on cherchait à cacher ces choses dites laides — les calèches, les poteaux — alors que les collectionneurs désormais ne recherchent que ça. Pour eux, plus la photo est réelle, plus elle est intéressante. » Pour répondre aux attentes des touristes, les escaliers du Plateau Mont-Royal et les écureuils se sont depuis ajoutés aux carrousels d’images à poster.

 

La carte postale moderne est en voie de disparition, selon Christian Paquin, une technique de communication chassant l’autre. « Maintenant, tu n’as qu’à prendre une photo et à l’envoyer par courriel. C’est selon moi ce qui va la faire disparaître : elle n’a plus sa raison d’être. » D’autant que Messageries de presse Benjamin, qui en était le plus gros producteur ici depuis les années 1960, s’est mis il y a quelques semaines sous la protection de la loi sur la faillite.

 

Mais pour certains, elle est encore, et restera peut-être, nichée, une façon toute particulière de dire, de loin, qu’on pense à quelqu’un.

Pour aller plus loin

Lire les suggestions du collectionneur Christian Paquin

Québec : un siècle de souvenirs en cartes postales (Anne Sigier), de Nadine Girardville, Jean-Marie Lebel et Yves Beauregard.

Le Québec d’antan à travers la carte postale ancienne (HC), de Jacques St-Pierre, Yves Beauregard et Simon Beauregard.

La carte postale québécoise. Une aventure photographique (Broquet), de Jacques Poitras.

Visiter jusqu’au 19 octobre l’expo du Musée McCord à Montréal sur le photographe et éditeur de cartes postales montréalais Harry Sutcliffe.

Fouiner dans la collection de cartes postales de BAnQ, qui en compte quelque 60 000.


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