Je vous écris d’Acadie…

La carte postale du Maine envoyée à Sébastien Lapaque.
Photo: Courtoisie le chat perlé La carte postale du Maine envoyée à Sébastien Lapaque.

Romancier, essayiste et critique, le Français Sébastien Lapaque a signé en janvier dernier l’intuitif et fort joli Théorie de la carte postale (Actes Sud). « Il avait pensé à tout le mal qu’on faisait au langage. Il lui était alors apparu comme une évidence qu’écrire des cartes postales était un acte de résistance », y écrit-il. Et plus loin : « Une carte postale au temps des SMS, c’était la revanche de la relation concrète. » Le Devoir l’a invité à signer une façon de chapitre inédit à son dernier livre, et du coup un ultime Poste scriptum, hors série.

Parmi les cartes postales anciennes, il ne savait pas dire celles qui avaient sa faveur. Celle-ci allait-elle aux cartes achetées, rédigées, timbrées, expédiées, reçues, vingt, trente, cinquante ou cent ans auparavant, ou aux cartes en noir et blanc dont le recto était resté vierge ? Depuis le temps que les gens achetaient des cartes postales et s’en envoyaient, l’offre était abondante. Au fil de ses recherches dans tous les marchés du monde, il avait même découvert des cartes sans correspondance ni adresse au recto qui avaient cependant été timbrées et avaient reçu le cachet de la poste au verso. Elles avaient été ainsi affranchies et oblitérées pour les collectionneurs. Il n’était pas philatéliste, mais il lui arrivait de se laisser émouvoir par la date d’expédition d’une ancienne carte certifiée par le cachet de la poste.

 

Ainsi cette carte de Bangor, affranchie le 2 juillet 1945. Où l’avait-il achetée ? Il ne s’en souvenait plus. Peut-être passage des Panoramas, à Paris, ce lieu qu’aimèrent tant les poètes romantiques et les flâneurs surréalistes, où étaient rassemblés un grand nombre de marchands de cartes postales anciennes de la vieille capitale. C’est ce nom de Bangor qui l’avait captivé. Il connaissait un Bangor en Bretagne, joli village de pierres grises et d’ardoises bleues de Belle-Île-en-Mer. Pour s’y rendre, il fallait prendre le bateau à Quiberon, Vannes ou Locmariaquer. Mais il y avait de très nombreux Bangor sur la terre, au pays de Galles, en Irlande, en Australie et au Canada. C’est aux États-Unis qu’on en trouvait le plus et c’est dans le Maine, ce terroir à homards, qu’avait été postée sa carte. Le 2 juillet 1945… Inutile d’ouvrir une encyclopédie pour se souvenir de ce qui se passait alors dans le monde. Le timbre rouge états-unien à 2 cents, alors réservé aux cartes postales, portait d’ailleurs la mention « Nations united for victory ». Ce 2 juillet, les Japonais luttaient toujours dans le Pacifique et l’Axe n’avait pas entièrement rompu, la Bombe n’était pas encore tombée sur Hiroshima et Nagasaki ; mais Hitler était mort et la victoire des forces interalliées sur l’Allemagne nazie acquise depuis près de deux mois. Dans tous les Bangor du monde, on devait pavoiser. Et l’on reprenait probablement les couplets de la Marseillaise dans le Maine, où le français n’était pas tout à fait une langue étrangère. Il y songeait en tournant et retournant cette carte rédigée dans la langue de Samuel de Champlain. Elle avait été envoyée à Montréal à Monsieur Fernand Sénécal. Ce dernier avait peut-être des amis parmi les jeunes Québécois engagés dans les régiments francophones des troupes royales canadiennes qui avaient traversé l’Atlantique pour délivrer l’Europe. Et même un frère parmi ceux qui avaient débarqué en Normandie en juin 1944 avec une fleur de lys cousue sur la manche en chantant les refrains de la France de Louis XV. Ces fantassins du fameux régiment de La Chaudière qui parlaient un français aux tournures insolites et à l’accent oublié furent conduits jusqu’à la victoire par les ombres choisies de leurs ancêtres qui avaient servi dans les régiments de Guyenne, du Berry et du Béarn.

 

Le caporal Sénécal, de la 5e Brigade d’infanterie canadienne, un grand gars aux larges épaules, serait ainsi venu de la Belle Province pour libérer ses cousins normands de la domination nazie. Voilà qui eût été un retour parfaitement logique des choses, puisque Sénécal était un vieux nom français d’origine normande.

 

Il avait beau se retenir, les cartes postales anciennes lui inspiraient des romans sans nombre. Le recto surtout. Le lieu et la date d’affranchissement, le message de l’expéditeur, les pleins et les déliés de son écriture, le nom du destinataire, son adresse. Il était plutôt un homme de mots qu’un homme d’images. Et cette carte colorée venait d’Acadie ! Mais son verso lui plaisait presque autant. On aurait dit une case d’une bande dessinée, l’oeuvre d’un maître bruxellois de la ligne claire. Une vue de la rue Principale, avec l’opéra art déco sur la gauche, des boutiques sur la droite, les rails du tramway sur la chaussée, des piétons, de très nombreuses voitures. Et à l’intérieur de chacune d’entre elles, mille histoires enfermées.

Trois questions à Sébastien Lapaque

Qu’est-ce qui vous fascine dans la carte postale ?

Je suis émerveillé par le fait que les cartes postales n’aient pas été emportées avec les autres moyens de communication du passé : pneumatiques, télégrammes, correspondances privées… Apparu un peu avant 1870, ce petit rectangle de papier a presque 150 ans. Quand il a fait son apparition en Autriche, on en était encore à l’époque des pigeons voyageurs. Selon toute évidence, il aurait dû être dévoré par la révolution numérique. Or ce n’est pas le cas. La carte postale a résisté à l’extraordinaire modernisation des moyens de communication. On continue à acheter, à écrire et à s’envoyer autant de cartes postales qu’on le faisait avant la colonisation de nos vies par Internet et par les nouvelles technologies. Comment cette survie inattendue s’explique-t-elle ? Moyen modeste de communiquer, la carte postale pose des questions sur la pauvreté de nos vies simplifiées auxquelles on ne pense pas forcément.

N’est-ce pas un moyen de communication, d’écriture, de témoignage désuet désormais ?

Cela devrait l’être et ça ne l’est pas. Voilà tout le mystère de la carte postale. Pourquoi touche-t-elle encore celui qui l’écrit et celui qui la reçoit à l’heure de la technique ? Nous sommes tous des orphelins de la relation concrète. Et les cartes postales nous permettent de briser presque instantanément le maléfice de la séparation.

Le courriel, le tweet, le statut Facebook vous semblent-ils des cartes postales numériques, façon XXIe siècle ?

Il leur manquera toujours une qualité essentielle de la carte postale : être un objet. Car la carte postale est triple. Elle est à la fois message, image et objet. Partout dans le monde, une carte postale coûte l’équivalent de 1 et 2 $, l’affranchissement international à peu près autant. Beaucoup moins chers qu’une babiole achetée dans un magasin de souvenirs. Et assurés de faire le bonheur du destinataire. Écrivez-moi des cartes postales, vous me ferez toujours plaisir !


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