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Mordrez-vous?

Délirant. Halluciné plutôt. Même, complètement « sauté ». Ce sont les premiers mots qui viennent pour qualifier cet indescriptible « thriller gourmand » racontant une aventure d’Hubert Morille, les dents de la loi, « dentiste du comportement » par vocation. Disciple du célèbre Hans von Stein Brohm, Morille agit dans cette affaire abracadabrante comme expert auprès de l’inspecteur Gustave « GruGru » Campion, un mangeur invétéré qui vient en quelque sorte ancrer lourdement la démesure gargantuesque de ce roman.

 

Quelle affaire, oui : Morille est placé devant un corps décapité par une gigantesque morsure. Et sur ce qui reste du cou du cadavre, il découvre des traces de dents humaines. Ce ne sera en fait que le premier d’une longue série de « découpages extrêmes » de ce tueur aussi énigmatique qu’improbable que l’on désignera bientôt sous le nom du Gastropode de Marfan et qui nous amènera jusqu’au bout du monde, jusqu’à Naurua en fait, une petite île de la Micronésie.

 

Banquet

 

Tout cela sur un ton que l’on mettra plusieurs pages à saisir puis à dompter. Qui oscille entre le très concrètement sérieux — des passages étonnants sur le rapport entre les dents et la perception du monde, de l’Autre, et même de l’univers —, l’improbable — la séduisante théorie du « molairion » — et, disons-le, le délire verbal le plus total.

 

En fait, on comprendra après une trentaine de pages que l’histoire que nous raconte Bertrand Busson n’est qu’une sorte de joyeux prétexte à l’écriture. Avec ses personnages caricaturaux baignant dans un ragoût de jeux de mots, d’idées baroques, de phrases vides souvent percutantes et de grandes vérités philosophiques révélées, toujours, dans un rapport direct avec les dents, la denture et la dentition, Busson s’amuse à dérouter/séduire le lecteur au détour de la moindre phrase, sinon du moindre mot. À la longue, cela sent le procédé et peut s’avérer un peu essoufflant, même trop riche… comme une louche de crème Chantilly sur une profiterole au chocolat. Certains se laisseront prendre et adoreront ; d’autres, beaucoup moins.

 

Mais que l’on soit séduit ou non par ce délire de haute volée, on ne pourra manquer de constater la qualité du travail d’édition — papier, mise en page, typographie, correction, etc. — de la petite maison Marchand de feuilles qui publie le roman. Chapeau.

La mandibule argentée

Bertrand Busson Marchand de feuilles Montréal 2014, 380 pages