Pour une critique culturelle plurielle et forte

Catherine Voyer-Léger
Photo: Francis Vachon Le Devoir Catherine Voyer-Léger

Devant l’abondance de coups de coeur, de palmarès, de cotes étoilées et de commentaires superficiels et rachitiques, peut-on encore penser la critique comme un lieu de résistance ? En succombant aux sirènes du placotage, du tapis rouge et de l’enthousiasme tous azimuts, les médias modèlent-ils leur couverture de la culture en épousant trop étroitement les lignes de la marchandisation de cette dernière ? Le critique est-il un chien de garde démocratique ou un parasite tristement nécessaire, comme encore trop d’artistes aiment le dépeindre ? Discussion avec Catherine Voyer-Léger sur ces questions forcément critiques.

 

Consultons à ce sujet l’inimitable Robert Lévesque, ex-chroniqueur théâtral au Devoir, qui introduisait en ces mots son recueil L’allié de personne (Boréal) paru en 2003 : « Chaque fois que l’on tient, c’est cyclique et superficiel, ce que l’on appelle un “débat sur la critique” […], ce prétendu “débat”, la plupart du temps provoqué par un “papier” qualifié de “méchant”, ne suscitera qu’une resucée de questions limitées, usées : “est-il allé trop loin ?”, “ a-t-on le droit d’écrire ça ?”, etc., sans qu’apparaisse l’ombre d’un questionnement d’ordre politique. »

 

L’essayiste Catherine Voyer-Léger, qui fait paraître cette semaine Métier critique aux éditions du Septentrion, ne peut qu’opiner. Formée en science politique à l’UQAM, elle demeure convaincue que, dès lors que l’on considère la création comme le possible témoignage d’un vivre-ensemble, elle mérite d’être analysée et décortiquée en profondeur. « Une fois l’écriture terminée, quand j’ai relu mon livre, j’ai réalisé qu’il portait au fond sur la place que nous sommes prêts à donner à l’art dans notre société. Si l’on défend l’idée que la culture demeure essentiellement un produit de divertissement, la critique peut très bien se faire en 150 mots et en thumbs up/thumbs down, parce qu’elle n’est alors qu’un conseil de consommation », déplore-t-elle en entrevue téléphonique avec Le Devoir.

 

Catherine Voyer-Léger a d’abord partagé ses réflexions sur ce sujet avec les lecteurs de son blogue au cours des quatre dernières années — dont certaines chroniques ont été colligées en recueil sous le titre Détails et dédales (Hamac, 2013). Elle y a signé notamment des portraits de journalistes culturels en exercice — notamment les collègues Hugues Corriveau, Jérôme Delgado, Manon Dumais, Philippe Papineau et Christian Saint-Pierre — ainsi qu’un Bulletin mensuel de la critique et de la chronique. « Mon livre défend cette idée qu’il est légitime qu’il y ait un discours analytique autour des oeuvres et, à mon tour, je défends qu’il l’est tout autant d’avoir un discours analytique autour de la critique. »

 

Comme votre bébé est laid !

 

Si les prétendus débats sur la critique ne volent jamais très haut, c’est surtout parce qu’ils peinent à s’élever au-delà de l’affect. « L’image souvent reprise de l’oeuvre comme bébé de l’artiste, un bébé dont il faut prendre soin, me fascine et m’irrite. À force de refuser que l’on puisse discuter de sa création, on la vide de son caractère discursif : un bébé, c’est pas un discours. » Catherine Voyer-Léger fait d’ailleurs de l’oeuvre comme bébé le principal sujet d’une maîtrise en cours à l’Université d’Ottawa.

 

Jointe au Nouveau-Brunswick où elle participait au récent Congrès mondial acadien, elle se croit bien placée pour constater les conséquences de la diminution de l’espace critique dans certains milieux. « Au colloque auquel je participe ici, nombreux sont ceux qui déplorent encore la disparition, l’automne dernier, de la seule chronique culturelle dans les pages de L’Acadie nouvelle, celle de David Lonergan », suppression dénoncée par le milieu artistique de l’endroit dans une lettre ouverte. Dans la région d’Ottawa-Gatineau, où elle est directrice générale du Regroupement des éditeurs canadiens-français, elle dit également pouvoir mesurer l’impact de l’abandon de l’édition régionale imprimée de l’hebdomadaire Voir, ne laissant que Le Droit comme journal publiant des critiques.

 

« Voilà pourquoi je trouve que le milieu artistique québécois joue avec le feu chaque fois que l’un de ses représentants, souvent parce qu’il est blessé, remet en question la légitimité de toute critique, poursuit l’essayiste. Je ne dis pas que les artistes doivent se taire quand une prise de position les choque, je dis qu’on devrait pouvoir critiquer la critique sans en appeler chaque fois à la fin de la critique. Si cette parole finissait par disparaître, je crois que les artistes seraient les premiers à en souffrir », résume celle qui dit percevoir un net recul de la couverture analytique des arts dans les médias ces dernières années.

 

Conscience

 

Cheerleader autoproclamée de la critique, l’auteure n’en ménage pas moins ses appels à un exercice plus éclairé de celle-ci : conscience de son pouvoir prescripteur, reconnaissance de ses propres partis pris, résistance aux impératifs économiques imposés par les pouvoirs médiatiques. Elle invite également les patrons de ces derniers à jouer franc jeu et à protéger leurs journalistes de toute pression extérieure. « La plus grande erreur qu’on fait, dans le monde des médias, c’est de considérer que le public comprend toutes les subtilités de ce contexte précis : le contrôle éditorial, les choix des premières pages… La majorité des gens ne savent pas comment ça marche. »

 

Privilégiant la clarté, multipliant les cas de figure et ménageant ses références pointues sans les bouder complètement, l’ouvrage de Catherine Voyer-Léger se veut accessible. « Ça reste assez pédagogique, reconnaît l’essayiste, qui croit que Métier critique ne déparerait pas les salles de classe. Plus les jeunes commencent tôt à se poser ce type de questions et à se situer eux-mêmes par rapport à ces sujets en tant qu’artistes, critiques ou public, plus je crois qu’on fait des gains collectifs de nuances et d’intelligence pour l’avenir. »

Métier critique Pour une vitalité de la critique culturelle

Catherine Voyer-Léger Septentrion Québec, 2014, 216 pages

2 commentaires
  • Michel Morin - Abonné 19 août 2014 09 h 48

    Pour une critique culturelle plurielle et forte

    La critique a-t-elle des ses propres balises, y compris celle de ne pas en avoir? Sur quoi doit-elle s'appuyer lorsqu'elle se pratique?

  • Gilbert Talbot - Abonné 19 août 2014 13 h 23

    La critique a toujours cours, mais elle n'est pas toujours critiquée.

    Il y a toujours une critique informelle des oeuvres offertes au regard public. Elle prend la forme de sous-entendus, de rumeurs, de subjectivisme, lorsqu'elle n'est pas encadrée par une analyse plus poussée. L'un des rôles importants de ceux qui font oeuvre de critique c'est justement de critiquer la critique informelle, de lui donner un cadre de référence et d'évaluer ses propres fondements. Sous la propagande publicitaire qui encense généralement toute oeuvre à sa sortie publique, il y a cette critique sourde, du bouche à oreille, qui, si elle n'est pas elle-même critiquée servira de base pour justifier ou condamner une oeuvre.