Sans titre

Nadine Bismuth
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Nadine Bismuth

Poste scriptum, ce sont huit cartes postales vintages envoyées à autant d’auteurs estimés du Devoir pour les inspirer. C’est une carte blanche littéraire où chacun compose une microfiction de style libre, insufflée par l’image, la provenance ou le timbre, selon son bon gré. Après Mathieu Arsenault, François Blais, Kim Thuy, Larry Tremblay, Hélène Frédérick, Françoise Major et Denise Boucher, Nadine Bismuth clôt la série officielle. Née en 1975, elle est nouvelliste (Les gens fidèles ne font pas les nouvelles, Boréal), romancière (Scrapbook) et scénariste. « Voici mon texte, a-t-elle écrit cette semaine au Devoir.J’en avais terminé une première version le 10 juillet, à l’avance. Mais voilà, ma mère a fait un arrêt cardiaque le lendemain, elle est décédée le 12. Son départ est inattendu. J’ai essayé de le retravailler mais comme j’y parlais déjà d’elle, c’est difficile, ça remue maintenant trop de choses. Il est donc un peu inachevé. »

L’été de mes quatre ans, la compagnie de prospection immobilière de mon père roulait rondement et mes parents sont partis en Espagne, nous laissant derrière eux, ma soeur et moi. Mon oncle et ma tante sont venus s’installer dans notre maison et ma cousine m’a mordue jusqu’au sang parce que je refusais de lui prêter mon big wheel. Des traces de crocs striaient ma petite épaule. Je ne souhaitais qu’une chose : que mes parents reviennent, que ma mère me console. À son retour, toutefois, ma mère nous raconta une anecdote bien plus horrible que la mienne : elle avait failli mourir, embrochée non pas par les cornes d’un taureau évadé de son arène, mais par le poteau d’un parasol parti au vent et venu se planter raide dans le sable à quelques centimètres d’elle sur une plage.

 

L’été s’achevait. Tous les soirs, pendant que mon père compulsait des documents dans son bureau, ma mère appliquait un peu d’Ozonol sur ma morsure. Je lui caressais les cheveux, effrayée par cette idée, si nouvelle pour moi, de sa disparition.

 

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Ma cousine est aujourd’hui fonctionnaire pour une agence provinciale. Elle regroupe ses journées de congé de façon à pouvoir prendre six semaines de vacances collées tous les trois ans. Cela lui permet d’aller faire le pèlerinage de Compostelle en compagnie d’un Américain marié originaire du Midwest. De nature joviale (elle a bien vieilli), ma cousine ne nourrit aucune autre attente par rapport à cette relation, ce qui fait sûrement d’elle une maîtresse modèle.

 

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Quant à moi, je fréquentais le propriétaire d’un restaurant espagnol. J’étais disponible ; il était ambivalent. Pour le provoquer, je critiquais la mode culinaire des tapas : une multitude d’amuse-gueules ne pourra jamais égaler un bon plat. Même chose pour un film choral : si une histoire parmi celles racontées était assez bonne, assez porteuse, on s’en contenterait et on éliminerait les autres. Il croyait qu’un film choral était un film dans lequel les acteurs chantent et j’espérais malgré tout ses appels.

 

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De toute manière, comment choisir son homme ? Ma mère a déjà dit à ma soeur : « J’ai épousé votre père parce que je savais qu’il ferait un bon père. » Comme si elle s’excluait de l’équation.

 

J’aime penser que mon père était un foodie avant que le mot n’existe. Il cuisinait la patate douce bien avant que Gwyneth en fasse des muffins et il mangeait des pommes grenades bien avant que Jamie en mette jusque dans ses soupes. Il a même déjà tenté sa chance à Val-Morin.

 

Passablement ruiné après avoir été victime d’une fraude perpétrée par son partenaire d’affaires, un Tunisien ouvre un restaurant dans les Laurentides.

 

C’était les années 80. Après la faillite, ma mère a recommencé à enseigner.

 

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Ce soir, la paella explose de couleurs sur la table tandis que la fin de journée grise lèche les fenêtres de mon appartement. Lorsque mes parents viennent souper, je me fais un devoir de les régaler. Car la progression de la maladie de ma mère et le découragement de mon père face à cette épreuve font en sorte qu’ils ne se préparent presque plus à manger. L’autre jour, dans leur congélateur, j’ai vu des piles de plats Stouffer’s et j’ai mesuré la gravité de la situation.

 

D’une main qui tremble, ma mère porte une fourchette de riz safrané à sa bouche. Mon père ouvre une palourde, ma fille mâchouille un bout de chorizo. Je pense à son père, à notre séparation : l’avantage est que nous ne la laisserons jamais à la merci de cannibales pour nous évader en amoureux. Pour mes parents, la question ne se pose plus : en raison des frais trop élevés des polices d’assurance, ils ne peuvent plus voyager au-delà des frontières du Québec. J’aimerais savoir s’ils situent leurs derniers instants de bonheur insouciant durant ce séjour en Espagne trente-quatre ans plus tôt. L’associé de mon père n’avait-il pas profité de ces deux semaines d’absence pour tout orchestrer ? Je vois ce parasol fou fendre l’azur et foncer sur ma mère et je me demande s’il n’annonçait pas ces malchances qui allaient suivre et empaler leurs rêves un à un, d’année en année.

 

La montre de mon père émet une alarme qui amuse ma fille et me tire de mes pensées. C’est l’heure. Ma mère va cueillir ses médicaments dans son sac à main.

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