La ceinture fléchée

Photo: Henri Beaulac

Poste scriptum, ce sont huit cartes postales vintages envoyées à autant d’auteurs estimés du Devoir pour les inspirer. C’est aussi une carte blanche littéraire où chacun composera une microfiction de style libre, insufflée par l’image ou le texte, selon son bon gré. Cette semaine : Denise Boucher, poète, dramaturge, parolière, puis romancière née à Victoriaville en 1935. Prix du Marché de la poésie en 2000, on trouve ses poèmes dans 68 anthologies et on peut ajouter les travaux faits, à partir de Les fées ont soif, pièce de théâtre et poème à trois voix, par des littéraires, des historiens, des sociologues, des avocats, des sexologues, des théologiens.

Québec, le 22 novembre 1969

 

Madame Cécile B.,

 

Jour pour jour, vingt ans après avoir reçu ta carte postale

 

où tu me promettais de m’écrire la semaine suivante

 

je t’entends à la radio raconter ton histoire commerçante commençant

 

en 1949, avec la première exposition d’artisanat professionnel francophone du Québec

 

à l’École du meuble d’où Borduas avait été démis de sa fonction

 

je t’y avais envoyé une ceinture fléchée de laine faite de mes mains

 

avec ses rouges et ses bleus imperméabilisée par un tissage serré

 

j’avais eu cette audace et la fierté de mes cinq cents heures de travail

 

était-ce d’avoir lu au printemps Le deuxième sexe d’une écrivaine française publiée au dernier printemps

 

quand le caissier de la poste a tiré mon paquet dans un grand sac

 

j’ai eu une impression de délivrance

 

ton accusé de réception a confirmé une sensation de libération

 

j’ai aimé cette carte et son dessin tête à la Chagall et corps

 

à la mouvance Matisse

 

le graveur a fait surgir de son travail un peu d’intimité de poils frisés débordant dans l’encolure de la veste à carreaux

 

la carte disait deux choses

 

la tradition demeure mais l’avenir sera autre avec le x de l’inconnu aux pieds du danseur

 

aujourd’hui, je t’entends à la radio vendre ta salade historique

 

depuis Champlain, depuis Port-Royal, depuis l’Ordre de Bon Temps

 

où les colons, les Amérindiens et les Métis dansaient les soirs d’hiver

 

en buvant des vins de cerises et en chantant

 

Ô belle à la fontaine

 

j’ai soif d’un peu de ton eau

 

et la ceinture, la ceinture parfois tissée avec les perles offertes par le Sieur aux autochtones ils aimaient cette brillance avec laquelle ils brodèrent ensuite leurs traités de paix

 

deux fois le tour de taille et une longueur de plus

 

pour tenir au chaud les reins des voyageurs et canoteurs

 

tu n’as jamais écrit la lettre promise

 

et je n’ai plus jamais fléché de ceintures

 

et le temps a filé comme il file pour les commerçants

 

et moi j’avais le temps tout mon temps

 

mon mari archiviste au gouvernement

 

avait l’habitude de noter

 

tous les changements surmenant nos esprits

 

d’après la guerre

 

il est mort cette année-là

 

j’ai continué de ruminer les événements

 

il m’avait laissé une petite pension et une assurance

 

ma tante qui m’avait tout enseigné et tant aimée

 

avait eu sa récompense

 

Montréal avait exposé mon travail

 

et ma ceinture avait gagné le premier prix

 

j’ai quand même attendu ta lettre

 

et l’argent ou la médaille devant venir avec

 

la semaine dernière au spectacle de l’Ordre de Bon Temps

 

j’ai vu un barde avec un harmonica

 

il portait ma ceinture

 

elle était vivante et le soutenait

 

avec sa troupe il arpentait les paysages

 

le territoire pour les nommer

 

pendant que d’autres artistes

 

des forces concomitantes

 

appelaient à la fin de la tuque et du goupillon

 

pour mieux rêver de Paris et de New York

 

cette carte, tu la vendais dans tes expositions

 

où l’on célébrait le chef-d’oeuvre de notre artisanat

 

la ceinture

 

la ceinture fléchée envoyée en Angleterre avec des sculptures inuites

 

par la Compagnie de la Baie d’Hudson pour la faire copier

 

et nous la ramener machinée pour les musées

 

est-elle aussi sur tes étalages

 

ma tante Thérèse aussi morte aussi en me léguant sa maison et ses biens

 

je suis allée en prendre possession aux Éboulements

 

et devine, il y avait là deux coffres de pin pleins de

 

ceintures fléchées et de boules à mites

 

assez pour nourrir tes envies et tes besoins

 

j’ai été prise à la gorge par l’odeur j’ai étouffé

 

je suis sortie sur le balcon pour prendre l’air

 

et mes deux cousines averties de ma présence

 

par quelques bouches curieuses s’amenaient vers la porte

 

en me traitant de voleuse et de séductrice

 

elles étaient restées au village et avaient soigné ma tante

 

et moi j’étais l’héritière de la naphtaline indélogeable

 

j’ai toussé devant elles le bout même de mon âme ancienne

 

je leur ai remis les clés avec un gardez-tout

 

le jour était bleu et vert et le ciel plus grand que tous les sentiments

 

nous sommes en 1969

 

et les États-Uniens bombardent le Viêt-Nam au napalm

 

naphtaline et huile de palme

 

le monde est tué ou conservé avec la même matière

 

par une tante maternelle comme une porte de prison

 

et les mercenaires des grandes nations

 

à L’Assomption, la fabrique de ceintures fléchées vient de fermer ses portes

 

je donne des cours d’histoire de l’artisanat aux Beaux-Arts

 

j’ai un amoureux juif échappé d’Israël depuis cette même année

 

de 49

 

la vie est vraiment pleine de détournements

 

il m’a suggéré de regarder notre artisanat

 

comme une reprise des motifs géométriques des mosaïques arabes

 

aujourd’hui

 

la ceinture tourne autour du ventre du Bonhomme Carnaval

 

et je rirai bien en glissant cette lettre dans la boîte rouge de la malle

 

parce que je sais que tu te demanderas comment le barde

 

peut-il porter une ceinture fléchée de si haute qualité

 

et ça pourrait même t’empêcher de dormir

 

rien ne va de soi ni personne

 

bonjour bonsoir bonne nuit beaux rêves

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