Les inventions de Pierre Guyotat

Exigeante, l’écriture de l’anti-auteur Pierre Guyotat n’est pas une typique lecture d’été. Oubliez l’histoire. Celle-ci est presque illisible, épique, faisant penser à Sade et à Joyce.
Photo: Mercure de France Exigeante, l’écriture de l’anti-auteur Pierre Guyotat n’est pas une typique lecture d’été. Oubliez l’histoire. Celle-ci est presque illisible, épique, faisant penser à Sade et à Joyce.

Écrivain de l’intensité, voix organique, sensibilité écorchée à la misère, Pierre Guyotat défend l’imagination en une langue personnelle, hors des chemins frayés.

Guyotat est un écrivain destiné au théâtre, porté par Shakespeare et volontiers fouissant l’essence du comique. Dans Progéniture 1 et 2, il avait donné la pleine puissance de son verbe, de sa voix continue, tonitruante, organique, déshumanisée. Dans Coma (2006), Formation (2007), Arrière-fond (2010), il a cerné sa vie, en artiste. Eden Eden Eden (1970), un livre censuré, l’avait fait défendre ardemment par Leiris, Barthes et Sollers.

 

On ne sort pas indemne à fréquenter cette voix. Régulièrement invité à monter sur les planches pour dire ses textes, il est un coffre en soi. Patrice Chéreau l’a fait découvrir au Théâtre du Nouveau Monde en novembre 2012, première montréalaise qui fut ici l’ultime apparition du grand homme de scène.

 

Guyotat se dit « fictionneur », refusant qu’on le nomme poète, romancier ou écrivain d’autofiction. Pourtant, tout déborde en lui dans cela précisément. Lui prétend qu’il écrit ce qu’il voit et repense en moine, sublimant le réel, l’écriture étant elle-même essentielle. Figure des plus exigeantes, on le voit, d’une véracité personnelle, creusant sa logique en bâtisseur.

 

Dans la fosse

 

Presque illisible, cette écriture à forcer n’est pas ce qu’on appelle une lecture d’été. Pourtant, c’est dans une vacance qu’il faut approcher ce territoire corporel immense. Joyeux animaux de la misère, dernier opus, est un objet épique, insistant dans ce qui ne peut s’entendre, l’inconscient nu, brut, matière projetée. Oubliez l’histoire. Elle est puissance, débordement, flot de sensations, féroce sexualité, la liberté patente, fantasme ouvert, désir s’accomplissant dans la langue, divertissement effréné.

 

On pense à Sade. On se heurte au corps jouissant. On pense à Joyce. On trouve des vaisseaux spatiaux. On attrape des morceaux. On fait une expérience de langage. On trouve la crasse de la guerre, la misère du sang, le trauma, la régression, les putains et autres figures sexualisées. On est éclaboussé de matière humaine. On pense à Jean Hatzfeld, que Guyotat aime, à la langue de son rescapé du Rwanda.

 

Dans ce livre, Guyotat a voulu rire et jouir dans une jungle inventée, au milieu des animaux. Comment se repérer dans ce monologue ? Deux pistes au moins : l’entretien qu’il a donné à ArtPress en 2010 (paru en hors-série, IMEC, 2013) et l’étude qu’en donne Julien Lefort-Favreau dans la collection du Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire à l’UQAM, Figura, no 35, intitulée Politiques de la littérature. Une traversée du XXIe siècle français, qui retient à juste titre Guyotat comme un écrivain essentiel.

Joyeux animaux de la misère

Pierre Guyotat, NRF Gallimard
2014, 412 pages