Une identité littéraire selon Louis Dantin et Alfred DesRochers

L’écrivain Alfred DesRochers, à l’âge de 35 ans
Photo: Archives nationales du Québec L’écrivain Alfred DesRochers, à l’âge de 35 ans

Un échange épistolaire peut donner lieu à un revirement inattendu, digne d’un roman. La correspondance inédite entre les écrivains québécois Louis Dantin et Alfred DesRochers en est un exemple. Tout laisse d’abord croire que le premier défend littérairement l’Europe et l’autre, l’Amérique. Mais voilà que Dantin souligne chez Whitman, poète américain, une « totale originalité » qu’il estime « peut-être unique dans l’histoire littéraire ».

 

Louis Dantin, de son vrai nom Eugène Seers (1865-1945), né à Beauharnois d’un père avocat, devient prêtre en Europe où il obtient un doctorat en philosophie. Revenu à Montréal où il découvre le poète Émile Nelligan qu’il publie, il défroque et s’exile aux États-Unis, mais ne cesse de faire paraître ici ses influents essais sur notre littérature. Sa correspondance avec son cadet, le poète sherbrookois Alfred DesRochers (1901-1978), révèle à quel point il anime la vie littéraire québécoise.

 

Annotées avec soin par Pierre Hébert, Patricia Godbout et Richard Giguère, avec la collaboration de Stéphanie Bernier, ces lettres sont éditées sous un titre judicieux : Une émulation littéraire (1928-1939). En partie autodidacte, DesRochers, issu d’un milieu pauvre, cherche les conseils de celui qu’il voit comme un maître.

 

Dès 1928, il lui soumet Hymne au vent du Nord,le plus célèbre de ses poèmes, celui qui, retravaillé avec l’aide du correspondant, illuminera son recueil À l’ombre de l’Orford, publié l’année suivante. Pour se distinguer de nos poètes du terroir, comme Nérée Beauchemin (1850-1931), qu’il juge trop civilisés, il écrit à Dantin : « Je veux faire du “terroirisme” brutal », comme pour traduire la liberté sauvage de l’Amérique.

 

Mais celui-ci lui signale, de façon amicale, que ses vers prétendument du Nouveau Monde restent conçus dans une tradition française du siècle passé : « On dirait un peu que vos bûcherons coupent des arbres sur le Parnasse. » Pourtant, DesRochers juge le français littéraire de Paris impropre à exprimer l’Amérique.

 

Il développe : « Pour à peu près tout Canadien français parfaitement bilingue, mais sans préjugé, le plaisir est plus grand à lire une oeuvre américaine ou anglaise qu’une oeuvre française… » Son correspondant lui répond que, si leur nation « goûte mieux une langue étrangère que la sienne, elle est à la veille de perdre celle-ci ».

 

En fait, pour Dantin, l’américanité poétique, corporelle d’un Walt Whitman (1819-1892) dépasse les langues et les siècles. L’exilé discerne en elle « la splendeur, l’unité, le mystère du cosmos fondus dans une étonnante mystique qui rappelle tout le paganisme ». Jugeant que le Québec, en 1933, reste incapable de la saisir, il trouve la raison du problème identitaire de notre littérature : un retard effarant de la sensibilité.


 

LA CORRESPONDANCE ENTRE LOUIS DANTIN ET ALFRED DESROCHERS

Pierre Hébert, Patricia Godbout et Richard Giguère, avec la collaboration de Stéphanie Bernier Fides Montréal, 2014, 588 pages