Être beat au sens québécois

Jack Kerouac
Photo: Archives Associated Press Jack Kerouac

Aux États-Unis, la contre-culture définie par Theodore Roszak en 1968 et issue de la Beat Generation, mouvement littéraire amorcé en 1957 par On the Road de Jack Kerouac, trouve ici, en Victor-Lévy Beaulieu, un interprète provocant. Dans son essai d’histoire littéraire Une certaine Amérique à lire, Jean- Sébastien Ménard résume à merveille l’analyse de notre écrivain : « La vraie contre- culture en Amérique du Nord est la culture québécoise. »

 

Pas étonnant qu’à l’écoute de VLB le beat Allen Ginsberg ait sursauté. C’était en 1987, à Québec, à la Rencontre internationale Jack Kerouac. VLB souligna, de manière intempestive, que les beats américains n’avaient pas compris l’esprit même de l’auteur d’On the Road puisque, au-delà de la différence des langues de création littéraire, la dissidence de l’écrivain américain de souche canadienne-française relève d’une sensibilité propre à la littérature québécoise.

 

Allen Ginsberg et Lawrence Ferlinghetti ne virent là qu’une effarante récupération ethnique de leur ami et confrère Jack Kerouac (1922-1969). Pourtant, VLB rappelait ainsi la présence d’une vision minoritaire de l’Amérique du Nord, distincte de la perception des anglophones du continent mais, à cause de la stimulante marginalité québécoise, plus universelle, plus originale, plus novatrice que leur vision.

 

Ménard (né en 1977 à Sorel-Tracy) a excellemment saisi l’impact crucial mais controversé de Kerouac sur l’adaptation, avant tout dans les années 70, de l’esprit de la Beat Generation par tant d’écrivains québécois. Emprunté à l’expression favorite « I am beat » (« Je suis fauché ») du bohème et écrivain new-yorkais Herbert Huncke, le mot beat va désigner une génération perdue.

 

Dès 1955, Kerouac donne au terme sa valeur emblématique dans le texte « Jazz of the Beat Generation », paru dans une anthologie annuelle. Il précisera que cette génération « a pris conscience d’elle-même après la Deuxième Guerre mondiale et que, sans doute désillusionnée par la guerre froide, a choisi un détachement mystique en plus d’un relâchement des tensions sociales et sexuelles ».

 

Pour souligner le sérieux du mouvement beat, Ménard signale que ce fut par moquerie que le journaliste Herb Caen, du San Francisco Chronicle, inventa le mot « beatnik » en 1957, au lendemain de la publication d’On the Road. Médiatique, le terme désignera vite une tendance vestimentaire et des goûts artistiques dont la superficialité choquera les beats et Kerouac en particulier. Celui-ci refusera même ensuite le psychédélisme des hippies et la contre-culture américaine.

 

Par la singularité de sa dissidence qu’il veut « mystique », Kerouac donne raison à VLB. Englouti par un anglais spontané, son français maternel sort de lui, transformé comme par une trompette de jazz. Plus qu’un discours, plus qu’un roman, il devient une respiration.

Jean-Sébastien Ménard

UNE CERTAINE AMÉRIQUE À LIRE

Nota bene

La Beat Generation et la littérature québécoise

Montréal, 2014, 312 pages


 
7 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 2 août 2014 10 h 04

    La culture québécoise

    Je ne crois pas que la culture québécoise soit une contre-culture. Le Québec a une culture qui date du début de la Nouvelle-France, à une époque où le français n'était parlé qu'à Paris (et sa région immédiate) et en en Nouvelle-France.

    Le Québec a une culture qui n'a rien de marginale. Nos artistes ont un grand succès en France et les Français classent d'ailleurs la chanson québécoise dans la section de la variété française.

    De Céline Dion au cirque du soleil, de Félix Leclerc à Linda Lemay, de nos humoristes, nos écrivains, notre langue, je ne vois vraiment pas ce qui a de marginal là-dedans.

    Quand on regarde en plus l'histoire du Québec, on voit plutôt une société conservatrice, dominée par la religion, la survie, la procréation, la protection de la langue... tout ça est assez loin de Woodstock...

    Il ne faut pas confondre minorité et marginalité. Les Juifs aussi ne réprésentent que 2% de la population nord-américaine, sont-ils pour autant marginaux?

    Tant qu'à moi, la culture québécoise n'est pas plus marginale que n'importe quelle autre nation occidentale. Ce n'est pas par ce que les Suisses francophones sont minoritaires en Suisse, et qu'ils sont peu nombreux qu'on peut les considérer comme marginaux. Ils sont riches et sont majoritaires dans leur région.

    La culture québécoise francophone est très majoritaire et très vivante au Québec.

    • Yves Côté - Abonné 3 août 2014 06 h 34

      Monsieur Lessard, selon moi, vous possédez à merveille l'art de tout embrouiller gratuitement pour vous donner raison. Je crois même que vous êtes le roi du style, en terme de communication canadienne.
      SVP, répondez-moi si vous le pouvez :
      1) D'où tirez-vous l'idée que "le français n'était parlé qu'à Paris (et sa région immédiate) et en en Nouvelle-France" au moment de ss fondation ?
      2) Combien de "nos artistes ont un grand succès en France" ? Ceux-là sont-ils si nombreux selon vous pour mériter au Québec que sa culture ne soit pas marginale ? En quoi Céline Dion est-elle la représentante de notre culture et pas de celle aussi des Etats-Unis ? Comment le Cirque du Soleil représente-t-il la culture du Québec plutôt que celle de l'internationalisation légendaire historique du cirque lui-même ? Félix Leclerc n'est plus connu en France que des plus de 50 ans qui ont de la mémoire. Lynda Lemay n'y est appréciée que d'un public particulier. Combien de nos nombreux humoristes y sont-ils connus (deux) ? Cherchez les Français qui peuvent citer le nom d'un seul de nos auteurs et vous verrez qu'ils ne sont pas un sur cent à pouvoir le faire. De notre langue québécoise, soit ils la traitent comme une origonalité folklorique, soit ils précisent d'entrée de jeu qu'il n'y a rien à y comprendre.
      3) Woodstock n'est pas le seul critère de jugement pour déterminer ce qui est ou pas de la contre-culture en Amérique du Nord.
      4) Minorité et marginalité ne sont ni à confondre, ni à séparer l'une de l'autre comme vous le faites ici.
      5) Votre comparaison avec le Canton francophone de Suisse est un non-sens. L'honnêteté intellectuelle commande de comparer les comparables, ce qui n'est ici vrai en rien.
      6) "La culture québécoise francophone" n'est "très majoritaire et très vivante au Québec" que dans votre esprit partisan. Sortez et regardez autour de vous pour mieux juger de la chose serait une bonne idée.
      A bon entendeur, salut !
      Et Vive les yeux ouverts d'un Québec libre !

    • Michel Vallée - Inscrit 3 août 2014 18 h 08

      @Yves Côté

      << D'où tirez-vous l'idée que "le français n'était parlé qu'à Paris (et sa région immédiate) et en en Nouvelle-France" >>

      Les colons qui sont arrivés en Nouvelle-France étaient des patoisants des provinces françaises principalement de la Perche, de la Sarthe, de la Normandie, tandis que les fonctionnaires et le haut clergé s’exprimaient dans la langue de l’administration, i.e. le français de Paris (le francien parlé en Île-de-France).

      Pour se comprendre entre eux, les patoisant se sont donc mis à la langue de l’administration, ce qui fait que la langue française s’est homogénéisée en Nouvelle-France avant qu’elle ne le soit en Hexagone (dans la foulée de la Révolution), tant et si bien que nous parlons au Canada une forme régionale d’une langue nationale : le français de Paris (ce qui qualifie le français normatif, et non point, par exemple, la langue des Cités…)

    • Yves Côté - Abonné 4 août 2014 05 h 24

      Monsieur Vallée, merci de votre réplique.
      Toutefois, non seulement je ne vois pas le rapport de celle-ci avec la mienne à Monsieur Lessard, mais je maintiens que le français, dans les années de Fondation de la Nouvelle-france, n'était pas exclusivement parlé "qu'à Paris et en Nouvelle-France", tel ce qu'il déclare péremptoirement pour démontrer que "Le Québec a une culture qui date du début de la Nouvelle-France".
      Ce n'est pas parce que d'autres langues et/ou dialectes étaient en usage en France que le français se cantonnait dans ces deux endroits. Votre conclusion est soit passablement fausse, soit tout à fait trompeuse selon son inadvertance ou, si cela se trouve, son intention.
      Je vous le demande, puisque je pense que vous avez très bien compris le sens de mon propos, comment donc "dater" une culture, alors que par définition, la culture vient d'un processus permanent ? Processus qui s'est mis en place en Canada à partir du 16è siècle...
      Non Monsieur, la culture québécoise ne "date" pas de l'époque de la Nouvelle-France, bien qu'elle y prenne sa référence la plus évidente et persistante, celle de l'usage de la langue française...
      La culture québécoise est née du moment précis où les gens d'ici se sont rendus compte que dans ce pays, il pouvait y avoir plusieurs manières de voir les choses, en premier selon la langue qu'on parle, et que cette manière de percevoir leur était largement commune.
      Donc, exactement à l'opposé de ce que Monsieur Lessard tente de convaincre en voulant inhabilement montrer que la culture québécoise est dorénavant un archaïsme.
      Rhétorique politique d'une propagande canadienne qui veut montrer notre déclassement social et culturel.
      Ce que j'invite tous bien amicalement à ne pas reprendre, ni encourager, puisque cela ne fait que nous tuer toujours un peu plus au fil du temps...
      Merci Monsieur de m'avoir lu.

    • Michel Vallée - Inscrit 4 août 2014 12 h 48

      Monsieur Côté, vous confondez la langue de l’administration d’avec les nombreux dialectes français que parlait le commun durant l’Ancien régime. C’est bien après la Révolution, sous les auspices de l’Éducation nationale, que la langue française que l’on enseigne au Québec est devenue une langue nationale en France.

      La langue française n’était pas homogène en Europe francophone. Il en allait de même avec d’autres langues européennes qui sont par la suite devenues des langues nationales ; que l’on songe simplement aux ramifications dialectales du néerlandais et de l’allemand.

      Par ailleurs, à moins que vous ne vous referiez à la mise en marché d’un divertissement que l’on exporte en vrac au terme d’une commercialisation, le terme culture ne veut rien dire si l’on fait abstraction d’une époque et d’un lieu (le lieu étant une région délimitée géographiquement, et non pas une entité nationale)

  • Michel Richard - Inscrit 5 août 2014 14 h 52

    Revenons à Kerouac

    Peut-on vraiment croire que VLB ou Sébastien Ménard ont mieux compris Jack Kerouac que Ginsberg et Ferlinghetti ? (et Burroughs, là dedans, il est où ?) Si Ginsberg n'a vu "qu'une effarante récupération ethnique de leur ami Kerouac", j'ai plutot tendance à le croire. Kerouac était américain pure laine. Oui, il parlait un peu français, a même un peu écrit dans notre langue. Mais lisez On the Road et vous verrez que c'est un roman américain jusqu'à la moelle.

    Et si vous m'accusez de lèse-VLB pour ça, et bien soit.

  • Eric Lessard - Abonné 5 août 2014 19 h 48

    Culture et contre-culture

    Le but de ma première intervention était simplement de dire que la culture québécoise est une culture et non pas une contre-culture.

    Je crois que la majorité des Québécois se rendent compte que notre culture n'est pas marginale.