Old Orchard n’existe pas

Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir

Poste scriptum, ce sont huit cartes postales vintages envoyées à autant d’auteurs estimés du Devoir pour les inspirer. C’est aussi une carte blanche littéraire où chacun composera une microfiction de style libre, insufflée par l’image ou le texte, la provenance ou le timbre, selon son bon gré. Cette semaine : Hélène Frédérick. Née à Saint-Ours, au Québec, elle vit à Paris. Elle a publié Forêt contraire (Verticales, 2014) et La poupée de Kokoschka (Verticales, 2010 ; Héliotrope, 2014), a été libraire et a travaillé dans l’édition. Elle anime maintenant une résidence où elle invite des auteurs français à découvrir des textes québécois.

Le paysage nous ment souvent. Horizon tout bleu, bruit du ressac, goélands à gogo, touristes lents et pacifiques sur la promenade. Rien n’est plus faux, n’est plus toc que cette image-là, tu le sais. Pour voir il suffit de fermer les yeux. En réalité le ciel d’azur est noir ce jour-là, avec de petits pigments d’étoile à force de serrement de paupières, et de serrement de poings en pensées.

 

En vrai la mer n’existe pas. C’est ce que je te dirais si on pouvait se parler.

 

La distance parcourue depuis Montréal aurait dû tout estomper. Elle révèle, au contraire. Elle souligne notre aveuglement. Elle creuse, oui, elle installe encore mieux le gouffre, présent entre nous depuis le début à l’état de brèche — petite déchirure qui, sous l’impact, suffit à tout ouvrir.

 

C’est là-bas, pour la première fois, que tu choisis d’utiliser cette arme redoutable contre moi : le silence. Comment réagir au mutisme obstiné d’un être plus que cher ? Les non-adeptes de la torture ne peuvent obliger personne à ouvrir la bouche. Ça aussi tu le sais. Tu connais par coeur ma douceur mais aussi mes colères, mes doutes, tu sais trop bien que ton silence va me plier en deux à force de rendre inutile tout ça que je porte. La révolte qui pétarade a quelque chose de ridicule devant le silence, d’un peu honteux. Ta révolte à toi a le port altier. Elle ne s’encombre de rien. Elle ne cherche même pas à se justifier. Pour s’articuler, elle puise à même sa profondeur muette et ça lui suffit. La mienne, à côté, fait ce qu’elle peut. Elle se retient de justesse, par fierté, mais elle transpire par tous mes pores, là, sous le soleil aveuglant. Comme elle ne peut crier — fierté disais-je — elle a très envie d’ouvrir les jambes et de danser.

 

Je me rappelle. On est là, au bord de la mer, at the Maine’s Most Famous Summer Resort, Old Orchard Beach, lieu désiré, convoité, attendu, longtemps caressé en rêves par les badauds qu’on aperçoit, au fond pareils à nous, je le suppose. On les voit promener leur peau laiteuse et vierge d’être venue du fin fond des terres du continent, ignorant à l’époque les dangers des ultraviolets. L’endroit nous est encore inconnu, mais ce qui m’étonne d’emblée, c’est le contraste du bleu-criant-forcément-joyeux avec l’absence de ta voix. On voit tous les deux la mer pour la première fois, et tu as choisi ce moment pour cesser tout à fait de parler.

 

Au début je ne remarque rien. Les heures passant — toujours rien — je m’imagine être coupable de quelque chose. Pendant que tu promènes ton indifférence sur le marché aux fleurs, je cherche. Je décortique les derniers jours passés ensemble. Le plus dérangeant avec le sentiment de culpabilité c’est qu’il vous rend coupable. Alors je lutte. Après tout je n’ai rien fait, toi non plus, on a seulement roulé. Il fait beau, on pourrait être heureux comme des cons, rire comme des fous, se saouler de cocktails extravagants en remuant leurs parasols fluo miniatures, se foutre de notre mauvais anglais, se mouiller les pieds jusqu’aux mollets, surpris par la grosse vague que personne ne voit jamais venir. À la place tu te tiens en retrait et je lutte, et je ne sais pas contre quoi, je ferme les yeux, je ressasse, je ravale une colère étrange, sans bouger je m’imagine frapper le sol de ma danse fantasmée, je commande un coke diète en t’observant du coin de l’oeil.

 

J’ai le nez planté dans les gadgets du marchand de souvenirs. Juste au moment où je me dis c’en est trop et me décide à te secouer — tant pis pour la fierté — j’aperçois ce tableau miniature sur carton. L’allée surélevée, le casino, la même grosse dame à robe bleue, les mêmes enfants dans l’écume : une copie conforme du décor où la scène de notre vie se déroule, mais vue de l’autre bout de la passerelle. Une parfaite réplique, sous l’aspect d’une carte postale jamais envoyée, que je tiens entre mes mains aujourd’hui et dont je comprends seulement maintenant à quel point, avec ses apparences de beau temps, elle mentait. En l’achetant, je n’avais pas remarqué qu’elle avait été à demi adressée par un inconnu qui l’avait replacée ainsi sur le présentoir, et que son verso comportait deux traces de vérité. L’adresse floue : Atlantique. Et le vide laissé sur la partie gauche : ton silence.

7 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 26 juillet 2014 10 h 45

    À chacun ses rêves

    Personnellement, je n'aime pas tellement Old Orchard. C'est une très vielle station balnéaire, bruyante, plutôt pauvre et pas reposante du tout, sans compter que le prix des motels y demeure relativement élevé compte tenu de l'environnement.

    La vraie perle du Maine serait plutôt Ogunquit, plus cher, mais infiniment plus tranquille et reposant. Portland est par contre une ville qui mérite d'être visitée.

    Je crois que si vous voulez aller en Nouvelle-Angleterre, vaut mieux visiter le meilleur que le pire. Pour moi, Old Orchard et Hampton Beach sont deux endroits qui ont très peu d'intérêts, à moins que vous aimiez le bruit, la surpopulation, une propreté et une sécurité qui laisse à désirer.

    Quant à visiter un pays riche, pourquoi se rendre dans des lieux pauvres, sales et bruyants, mais dont le prix est tout de même un peu cher...

    La Nouvelle-Angleterre est riche d'attraits en tout genre, qui vont des châteaux du Rhode Island, à Burlington au Vermont, en passant par Ogunquit, Portland, les nombreux centres commerciaux, les lacs, les montagnes, Boston (centre culturel, historique, nombreux musées...).

    Disons que quand je rêve à la Nouvelle-Angleterre, ce n'est pas à Old Orchard que je pense.

    • Gilles Théberge - Abonné 26 juillet 2014 13 h 59

      Bémol. Je n'aimais pas Old Orchard. Comprenez bien que je n'en suis pas un propagandiste.

      Cependant depuis que je suis à la retraite et ma blonde aussi nous avonspris l'habitude d'aller y passer quelques jours en septembre.

      Après que le tonitruand parc d'attraction ait enfin fermé son clapet. Pendant que la température est encore clémente. Nous sllons toujours au même endroit tenu par la famille Lapointe.

      La plage est propre, relativement déserte, c'est calme tranquille et fort agréable pour lire.

      Ogunquit? Plus cher vous dites? Ça coûte la peau des fesses Ogunquit et la mer est toujours plutôt loin. Je n'en vois pas l'intérêt.

      Le moyen terme serait Wells quant à moi.

  • Marielle Anne Martinet - Inscrite 26 juillet 2014 12 h 38

    Très beau texte. J'adore le parallèle entre la carte postale et une situation de vie.

  • Irène Lizotte - Abonnée 26 juillet 2014 22 h 16

    Merci pour ce texte que j'aurais écrit si j'avais votre talent! Les lieux ont si peu d'importance.
    Merci à vous qui à travers vos fictions arrivez à dépeindre si fidèlement des situations pour certains inimaginables. Et tant mieux pour eux, cela reste une fiction.

  • Andrée Wanis - Abonné 28 juillet 2014 12 h 39

    Quel beau texte!

    Je remnercie la direction du devoir de nous permettre dans cet été grincheux de lire des textes lumineux comme le vôtre, où l''émotion surgit comme une plainte parfois. Je vous félicite pour votre talent, madame.
    Andrée Dahan, abonnée et écrivaine.

  • Andrée Wanis - Abonné 28 juillet 2014 12 h 41

    Quel beau texte

    >Quel texte lumineux que le vôtre et quel talent de savoir nous livrer vos émotions.