Crèvecoeur-sur-l’Escaut

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Poste scriptum, ce sont huit cartes postales vintages envoyées à autant d’auteurs estimés du Devoir pour les inspirer. C’est aussi une carte blanche littéraire où chacun composera tour à tour une microfiction de style libre, insufflée par l’image ou le texte, la provenance ou la calligraphie, le timbre ou le cachet d’oblitération, selon le bon gré de l’écrivain. Aujourd’hui : Kim Thúy. Née à Saigon en 1968, elle fait paraître en 2009 son premier livre après avoir été traductrice, interprète, avocate et restauratrice. Ru (Libre Expression) est le récit de l’arrivée et de l’implantation de sa famille au Québec. Elle a signé depuis trois autres titres, dont mãn (Libre Expression, 2013).

Je te revois sur le toit à remplacer les tuiles et sur l’échelle à gratter la peinture de la porte d’entrée… et à genoux à placer les dalles.

 

Il y a presque trente ans, tu posais les mêmes gestes pour agrandir et embellir la maison de tes enfants dans la banlieue de Montréal. Trente ans plus tard, tu continues à Bantouzelle le travail de tes ancêtres pour retrouver, derrière les fenêtres placardées, l’écho des rires des meutes de jeunes dans les couloirs et des bruits d’ustensiles contre les assiettes. Qui aurait cru qu’un minuscule village au milieu des champs du nord de la France puisse posséder ce bâtiment aussi immense qui abritait une colonie de vacances… C’était l’idée de qui déjà ? Ton arrière-grand-père ou ton arrière-arrière-grand-père ?

 

J’allais te mentir et te dire que je t’avais retrouvé après moult recherches. La vérité est bien plus simple : je ne t’ai jamais laissé sortir de mon champ de vision. Tu es toujours là, debout sur ma ligne d’horizon, le lieu exact où nous nous sommes rencontrés la première fois. Il n’a pas été difficile de te suivre puisque tu n’as pas changé d’adresse ni de femme. Tu as attendu le départ des enfants et plus tard, beaucoup plus tard, celui de ta femme. Tu lui as tenu la promesse de rester à ses côtés jusqu’à la fin, jusqu’au dernier murmure.

 

Je t’ai vu insister auprès des fossoyeurs pour jeter tout doucement des pelletées de terre après le départ des proches et y déposer le dernier bouquet hebdomadaire de fleurs. La fleuriste m’a confirmé ton infaillible attention à choisir les muguets au printemps, les pivoines au mois de mai, les roses à son anniversaire, les lys blancs à la fête nationale… et les oiseaux du paradis pour souligner le début des vacances.

 

Un jour, après avoir vidé les garde-robes et jeté la brosse à dents qui avait toujours accompagné la tienne, tu as déterré derrière les bosquets de bruyères d’hiver les boîtes qui contenaient mes lettres. Tu les avais gardées fermées jusqu’à ton arrivée à Bantouzelle où tu as sorti et étalé les lettres une à une sur la grande table communale de la salle à manger. Chacune des enveloppes a été conservée, même celles qui avaient été endommagées par les voyages au-dessus des mers et à travers les terres. Le premier jour, tu les as placées par ordre chronologique et le lendemain, par ordre de grandeur pour finalement choisir l’ordre géographique.

 

J’étais si souvent à mille lieues de toi. Mais toujours, tu savais où je dormais. Cette fois, contrairement à mes habitudes, ce n’est pas une carte postale que je t’envoie, mais une photo de moi devant la maison de Crèvecoeur-sur-l’Escaut. Je l’ai louée pour une période indéterminée.

 

Je sais que le ruban jaune symbolise habituellement l’attente du retour d’un être cher parti sur un champ de bataille. Certains disent même que les femmes se le nouaient autour du cou ou dans les cheveux pour afficher l’indisponibilité de leur coeur resté fidèlement amoureux d’un être absent. Comme elles, sur mon corps, contre mon sein gauche, tout près du sternum, j’ai tatoué ce ruban. Et sur les branches du cerisier devant la maison, chaque jour, j’attache un ruban jaune espérant ton retour. Ou plutôt, ton arrivée.

 

Lorsque nous étions beaucoup moins âgés, lorsque nos voix étaient nécessaires pour rendre notre amour tangible, je t’ai promis de t’attendre jusqu’à la prochaine vie, jusqu’à l’autre vie, celle qui se tient sur le bout de la ligne du temps. Par vanité, tu m’as fait part que tu détesterais me revenir avec un corps dévasté par la traversée même de ce temps. Tu as raison, le choc aurait été grand si je n’avais pas pu voir les taches de vieillesse apparaître une à une sur le dessus de ta main et les rides se dessiner sur ton visage d’une nuit à l’autre. Mais, puisque j’ai suivi la naissance de presque chacun de tes cheveux gris, l’étirement de ta peau, la fatigue de tes paupières ou tes nouvelles cicatrices ne me surprendront pas. Peut-être que tu n’as jamais su que j’avais la complicité de ton frère d’armes, le voisin immigrant que tu as adopté, qui captait en images ta cheville sans chaussette, tes joues ivres de vin, l’arête de ton nez qui ne cesse de grandir… et parfois ton essoufflement, ton abandon. Peut-être que tu n’as jamais su que je suis restée tout près.

 

Ou si, tu l’as toujours su.

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