L’espion: une microfiction de François Blais

L'auteur François derrière la carte postale qui l'a inspiré.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L'auteur François derrière la carte postale qui l'a inspiré.
Poste scriptum, ce sont huit cartes postales vintages envoyées à autant d’auteurs estimés du Devoir pour les inspirer. C’est aussi une carte blanche littéraire où chacun composera tour à tour une microfiction de style libre, insufflée par l’image ou le texte, la provenance ou la calligraphie, le timbre ou le cachet d’oblitération, selon le bon gré de l’écrivain. Aujourd’hui : François Blais. L’auteur est né à Grand-Mère en 1973 et vit aujourd’hui à Québec. Depuis 2006, il a publié huit romans, dont La classe de madame Valérie et Sam (L’Instant même, 2013 et 2014). Il est, selon notre critique Danielle Laurin, « maître dans l’art de passer au peigne fin l’anodin ».
 

Malgré l’image déplaisante que la littérature jeunesse donnait des habitants de l’empire du Milieu — êtres fourbes et cruels prenant plaisir à torturer, ou personnages risibles à la peau jaune et aux incisives proéminentes, arborant une tresse et un large chapeau, prononçant les « r » comme des « l » —, il avait toujours aimé la Chine et le drame de sa vie consistait à n’être point Chinois lui-même.

 

À quinze ans à peine, il connaissait l’histoire du pays et en écrivait passablement la langue. Il avait craint un moment, à voir le nombre ahurissant de babioles « made in China » sur le marché, que la Chine en vienne à s’exporter entièrement aux quatre coins de la planète, une montre en plastique à la fois, et qu’il ne trouve qu’un trou béant le jour où il aurait enfin les moyens de s’y rendre. Il s’en était fait pour rien : la Chine était là, plus belle que dans ses songes, quand il atterrit à Shanghai pour y entreprendre son doctorat. À défaut de devenir Chinois, il devint sinologue. Roux aux yeux verts, il n’arrivait pas à se fondre dans la foule, mais il pouvait se targuer d’en savoir plus long sur la Chine que la vaste majorité de ses habitants.

 

Il aurait échangé cette érudition contre la citoyenneté et un travail, aussi modeste soit-il, il aurait accepté de fabriquer des babioles en plastique, quatorze heures par jour, six jours sur sept, 200 $ par mois, pour demeurer dans sa Chine bien aimée. Mais on lui fit comprendre que cela était impossible, qu’on n’avait rien contre lui, mais qu’on était déjà assez nombreux comme cela. Il fit part de son désarroi au recteur de son université.

 


« Mais enfin, Maître, il doit bien arriver que la Chine accepte des immigrants sur son territoire !

 

— Des gens qui ont de l’argent à y investir, oui. Va faire fortune chez toi et revient.

 

— Faire fortune est long et hasardeux, il doit bien y avoir un autre moyen.

 

— Commets un crime et ainsi tu croupiras dans une prison chinoise pour le reste de tes jours.

 


— Maître, vous êtes un génie !

 


— Certes. Mais vous savez que je plaisantais ? »

 

Oui, mais il s’accrocha néanmoins à cette idée comme à son unique bouée. Être bagnard en Chine lui semblait un sort plus enviable qu’être universitaire en Amérique. Mais quel crime commettre ? Sa conscience refusait le meurtre, et il savait que les menus larcins ne lui vaudraient qu’une peine légère suivie d’une expulsion. Il arrêta son choix sur l’espionnage. Il ne disposait d’aucun secret d’État chinois à négocier, mais il inventerait. On tiendrait compte de l’intention. Il se rendit au Musée d’histoire militaire de Beijing, y acheta une carte postale représentant de vieux engins balistiques, et l’adressa au ministre canadien de la Défense, avec le message suivant (en caractères chinois, pour que sa carte soit interceptée par les gens de la poste) : « Monsieur, je n’ai pas l’honneur d’appartenir aux services secrets, mais le simple patriotisme me pousse à prendre la plume pour vous faire part de la menace qui pèse sur notre pays. Voyez ces missiles au recto, fruits des plus récents développements de la technologie chinoise : je sais de source sûre qu’ils sont pointés vers Ottawa et que la mise à feu est imminente. J’espère que vous agirez en conséquence. Bonjour à votre épouse, le cas échéant. » Il signa la carte, l’affranchit et rentra à Shanghai.

 

Le lendemain, un quatuor d’hommes en noir se présenta à sa porte. L’un d’eux lui tendit sa carte postale :

 

« Niez-vous être l’auteur de ceci, monsieur ?

 

— Nullement.

 

— Daignerez-vous expliquer votre démarche ?

 

— Mon texte parle de lui-même, il me semble. J’ai voulu avertir mon pays des projets militaires de la Chine.

 

— Vous croyez réellement que le gouvernement chinois produit des cartes postales représentant ses installations militaires secrètes ?

 

— Je ne connais rien des usages du gouvernement chinois. J’ai préféré ne pas prendre de risques.

 

— Monsieur, vous êtes un sot. Vous avez néanmoins tenté d’espionner. Veuillez nous suivre. »

 

Son procès se déroula rondement. Il fut un peu outré en entendant son avocat plaider la démence mais, au bout du compte, c’est ce qui lui évita la peine capitale. Il fut plutôt conduit à la prison de Qing Pu. De la fenêtre de sa cellule il apercevait la Perle de l’Orient, et cela suffisait à son bonheur. Il ne quitterait jamais la Chine.