Il n’y aurait rien à voir

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Poste scriptum, ce sont huit cartes postales vintages envoyées à autant d’auteurs estimés du Devoir pour les inspirer. C’est aussi une carte blanche littéraire où chacun composera tour à tour une microfiction de style libre, insufflée par l’image ou le texte, la provenance ou la calligraphie, le timbre ou le cachet d’oblitération, selon le bon gré de l’écrivain. Mathieu Arsenault lance cette série estivale : auteur d’Album de finissants et de
Vu d’ici (Triptyque, 2004 et 2008), aussi adaptés au théâtre, il vient de signer La vie littéraire (Quartanier). Il est critique, chroniqueur à la revue Liberté, fondateur des prix underground de l’Académie de la vie littéraire, créateur et vendeur de tee-shirts littéraires.

Il y eut un temps où le touriste s’intéressait à l’habitant. Il cherchait à retrouver une sorte d’authenticité perdue, une vérité de l’homme hors de l’aliénation provoquée par la production capitaliste. Il ne l’a jamais trouvée. Parce que cette authenticité n’a jamais existé. L’habitant des campagnes perdait autant sa vie que l’homme de la ville à produire des biens vendus à perte et son authenticité n’a jamais été qu’une pauvreté travestie en simplicité par la naïveté du touriste.

 

Il n’y avait rien à voir.

 

Aujourd’hui le tourisme, s’il met encore les vacanciers en contact avec les gens de la campagne, il ne le donne plus à voir lui-même. Le tourisme cherche plutôt à faire dire aux habitants de la campagne comment la nature est belle et paisible, comment le temps passe plus lentement quand on contemple le paysage. Le touriste regarde le fleuve, regarde la mer, regarde la chute, regarde les autruches à la ferme d’autruches, regarde le sentier ; le touriste sent l’épinette, sent l’air salin, sent la terre après l’averse ; le touriste goûte le fromage d’ici, goûte l’agneau d’appellation contrôlée, goûte la crevette ; le touriste touche l’écorce, touche le sable. Tous ses sens sont tendus, mais il n’y a rien à sentir. Ou plutôt : il n’y a que le vide à sentir, un environnement vide d’économie et de finance, vierge de rapports de pouvoir et des obligations qu’il vient de quitter pour partir en vacances. Un environnement qui remplit les sens mais qui ne permet pas de sentir les autres, les habitants. Car avant même que le touriste n’arrive, tout était déjà joué. Les gens de la campagne qu’il va rencontrer avaient déjà mis leur sourire et répété leur small talk sur la paix intérieure et le bonheur de vivre dans le paysage qu’ils invitent à découvrir. Une bonne part de leur existence est certes liée à ce paysage, mais ce paysage est en marge du pouvoir économique et politique. Ce paysage perd tout le temps. On vient l’exploiter de toutes les manières et on ne laisse que des miettes en repartant.

 

Il n’y a rien à voir.

 

Il faudrait retourner le tourisme sur lui-même, ne plus aller sentir le vide. Il ne faudrait jamais partir, mais quitter quand même l’économie, les rapports de pouvoir, les obligations qui rendent impossible le sentiment d’exister. Il faudrait trouver en soi le paysage et son habitant. Ils n’auraient rien d’authentique. Nous n’aurions rien d’authentique.

 

Nous essayerions tant bien que mal de tempérer notre quatre et demie suintant en ouvrant les fenêtres la nuit et en les refermant le jour. Le glaçon casserait dans la tasse de café et les rideaux resteraient fermés toute la journée. Nous nous endormirions tous les matins sur des reprises de big bang theory en streaming sur le laptop avec une débarbouillette humide sur les pieds et nos tiroirs seraient pleins de petits bonshommes qui boudent en plywood et des tournesols fanés et des pissenlits d’un pied de haut qui ramassent la rosée et une affiche détrempée du festival de tir de tracteur et une carcasse d’autobus de canicule et conduire une demi-heure sur des chemins de terre pour aller payer sa corde de bois dans une maison sans revêtement et tardif terrassement les équipements de ferme therrien les assurances gilles lavoie annoncés sur un napperon de restaurant plié en éventail. Notre takeout indien sentirait l’huile à mouche, nous ferions du quatre-roues des heures de temps dans le bois climatisé des salles les plus plattes de la collection permanente du musée des beaux-arts et nous ferions des shots de jack daniel’s autour d’un feu de bois humide dans l’exemplaire de testament de vickie gendreau emprunté à la bibliothèque nationale.

 

Nous n’aurions pas les moyens de sortir de la ville, sauf pour aller voir nos amis sur le bs dans des cuisines en prélart à louiseville ou grand-mère ou dans des salons de pauvres du quartier saint-sauveur à québec et nous endormir complètement saouls sur le divan en fin d’avant-midi avec, à côté des bouteilles à moitié vides et des mégots à moitié fumés, cette carte postale du temps des sucres des années soixante-dix ramassée au marché aux puces dans l’après-midi.

 

Il n’y aurait rien à voir.

À voir en vidéo