Roman québécois - Mémoire des sixties

Fable délicate sur le pouvoir des mots et de la littérature, road-trip amoureux, musicographie imaginaire... Jacques Lazure livre avec ces Oiseaux déguisés un second roman en forme d'enquête dans la mémoire enfouie des années soixante.

Un homme amnésique est pensionnaire d'une institution psychiatrique. Cet homme défait au passé d'artiste «ressemble à un adolescent attardé qui se serait fait surprendre par la vieillesse sans passer par l'âge adulte». Retrouvé dans un parc de Lisbonne au début des années 90 et rapatrié au Québec, Bernard Carel a été diagnostiqué du syndrome de Korsakov — une affection mentale d'origine toxique où le malade paraît confus et distrait, désorienté dans le temps et l'espace. Depuis, entre quelques tentatives de fugue sans conséquence et des épisodes fréquents d'hallucinations, l'homme vivote dans cette institution.

Préposé aux bénéficiaires dans la Grande Maison où est interné Bernard, le jeune Mathieu aime inventer une vie aux patients. Une façon pour lui de s'en évader, en attendant autre chose: des voyages, l'amour, une vie digne de ses propres rêves. Il remarque Julie, qui vient rendre visite à son oncle, et en tombe amoureux. S'amenant à chacune de ses visites avec une vieille trousse de médecin pleine de livres, la jeune femme est convaincue «que la poésie soigne mieux son oncle que n'importe quel médicament, persuadée que la littérature est à ce point puissante qu'elle peut léguer des mots à ceux qui les ont perdus, mettre un baume de paroles sur des plaies de silence».

Fan de la musique anglaise des sixties, Mathieu découvre que Bernard Carel a été membre du duo Waterlee, une mythique formation de rock des années soixante à l'origine de la vague psychédélique. Un groupe aujourd'hui oublié, sauf par quelques spécialistes. Cette découverte sera l'occasion d'un rapprochement avec Julie. Mais la jeune femme reste plutôt aveugle aux sentiments de Mathieu... La relation complice et ludique qu'elle entretenait avec son oncle lorsqu'elle était petite se transforme pour Julie en véritable fantasme, son intérêt pour son oncle et pour sa mémoire perdue tournant à l'obsession.

Patient et intéressé, Mathieu lui propose d'aller au fond des choses, de remonter le temps et les géographies pour suivre à la trace le parcours mystérieux de son oncle. Pour combler, comme il le dit, «le vide entre ton oncle et toi». Leur voyage les mènera d'abord au Lightfools' Park à Cambridge — le parc où ont eu lieu les concerts de Waterlee au milieu des années soixante. Le mythe y est toujours vivant: une communauté de hippies nostalgiques y habite de petites cabanes construites dans les arbres. Suivant le fil étroit du passé de l'amnésique, l'enquête de Mathieu et de Julie les mènera à Lisbonne sur les traces d'une chanteuse de fado et jusque dans les Açores. Au bout de cette reconquête de la mémoire les attend un épisode tragique et traumatique du passé de Bernard que le lecteur malheureusement soupçonnait.

En exergue du roman, Jacques Lazure pose ces vers de Louis Aragon: «Ses secrets partout qu'il expose / Ce sont des oiseaux déguisés / Son regard embellit les choses / Et les gens prennent pour des roses / La douleur dont il est brisé.» Toute une époque de quête éperdue de liberté: musicale, artistique, sexuelle et politique. Et certains de ces amoureux de la liberté s'y sont brûlé les ailes — c'est le cas du personnage de Bernard Carel, emmuré dans son refus de la souffrance et du réel.

Scénariste pour la télévision, Jacques Lazure est l'auteur d'un recueil de nouvelles, La Valise rouge (Québec Amérique, 1987), et d'un roman, Le Jardin froissé (l'Hexagone, 2000). Il a également écrit plusieurs livres pour la jeunesse.

Variation sur la mémoire, la fuite et les apparences, Les Oiseaux déguisés est un roman sensible à l'écriture parfaitement maîtrisée, qui aurait toutefois gagné à nous épargner un dénouement aussi prévisible.

LES OISEAUX DÉGUISÉS

Jacques Lazure

VLB éditeur

Montréal, 2003, 168 pages