L’impossible dématérialisation de la bande dessinée

Selon l’auteur de la série Paul, Michel Rabagliati, la bande dessinée n’est pas faite pour le format numérique. « De mon vivant, il n’y aura pas de Paul en livre numérique », dit-il.
Photo: La pastèque Selon l’auteur de la série Paul, Michel Rabagliati, la bande dessinée n’est pas faite pour le format numérique. « De mon vivant, il n’y aura pas de Paul en livre numérique », dit-il.
Nouveau succès pour la bédé, qui, le 4 juillet prochain, sort une énième fois de son cadre original pour gagner celui du grand écran avec Joséphine, comédie inspirée de l’oeuvre graphique de Pénélope Bagieu. Dans un présent qui aime la communication par l’image, le 9e art a le vent dans les voiles, sans risque toutefois pour sa survie sur du papier, que la modernité, paradoxalement, est loin de menacer. Autopsie d’une résistance involontaire.​
 

Le paradoxe est savoureux. Avec sa structure fragmentée, ses récits dessinés, en cases, qui permettent de s’affranchir de l’espace, du temps, mais aussi de le faire seul, dans l’intimité, tout en ayant l’impression d’appartenir à un groupe — à l’image des réseaux sociaux, quoi —, la bande dessinée trouve, dans un présent numérique qui carbure au culte de l’instant, à l’obsession de l’ubiquité, de l’image et des rapports distants, un environnement social, créatif, narratif et mental propice à sa prolifération… mais sur du papier et difficilement autrement.

 

Le marché nourri par ce genre littéraire en témoigne, en affichant année après année une croissance démesurée, mais en révélant aussi dans son scénario l’incapacité du 9e art à trouver réellement sa place dans les formats dématérialisés d’une mutation qui lui profite pourtant. La bande dessinée se plaît dans une époque numérique et peine à le faire autrement que sur du papier. Joli paradoxe, en effet.

 

« La bande dessinée est un art qui n’est pas déconnecté du présent, bien au contraire », lance à l’autre bout du fil Éric Dacheux, prof de communication à l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, en France, qui vient de diriger un essai collectif intitulé Bande dessinée et lien social (CNRS éditions). « Sa mécanique appelle une lecture critique, une lecture active qui permet de tisser des liens sociaux avec une communauté de lecteurs invisibles. » Ses attributs sont modernes : le sens des histoires est construit dans une logique collaborative, participative. Le média qu’elle incarne donne au lecteur un flux narratif qu’il est en mesure de maîtriser, qui lui permet de transcender le temps, l’espace… Le tout avec des images, une forme contagieuse et contemporaine de la nouvelle communication.

 

La bande dessinée aurait donc tout ce qu’il faut pour trouver sa place dans une tablette ou un téléphone dit intelligent. Et pourtant…

 

« Le passage à la bande dessinée numérique reste toujours marginal, malgré de nombreuses initiatives d’auteurs, de diffuseurs ou d’éditeurs », résume l’Association des critiques et journalistes en bande dessinée (ACBD) dans son dernier rapport annuel. L’offre est limitée. Les ventes tristes, et ce, dans un marché global qui année après année affiche une croissance effrénée, autant des titres publiés que des volumes vendus et des nouveaux lecteurs atteints. L’an dernier, près de 5200 bédés francophones ont été publiées dans le monde, au rythme de 100 par semaine.

 

« La bande dessinée n’est pas faite pour ce format », résume l’auteur de la série Paul, Michel Rabagliati en affirmant haut et fort : « De mon vivant, il n’y aura pas de Paul en livre numérique », avant d’expliquer : « Lire une bande dessinée sur une tablette, c’est comme regarder un album à travers le trou percé dans un carton, ou à travers une loupe. Cela nuit à la compréhension, parce que tu fragmentes ta lecture, tu recadres ce qui a déjà été cadré », avec au final un résultat plutôt insatisfaisant pour l’esprit.

 

Marshall McLuhan l’avait indirectement prédit avec son célèbre « le message, c’est le médium » qui expliquerait sans doute ici l’impossible dématérialisation de la bédé, conçue avant tout dans une logique de cases, inscrites dans des planches et elles-mêmes pensées par les auteurs dans une page ou une double page. « Le découpage, le rythme, réside là-dedans, dit la jeune bédéiste Iris Boudreau. Sur un iPad, tu perds ça », en perdant au passage la vision d’ensemble du canevas de cases, sur lesquelles il faut zoomer pour rendre le texte lisible ou qu’il faut faire disparaître de l’écran pour pouvoir voir la suivante. « Lire une bédé de case en case, cela n’a pas de sens, dit M. Rabagliati. C’est comme regarder des îles passer devant toi sans avoir conscience de l’archipel qu’elles forment. »

 

Difficiles transpositions

 

Dans ce contexte, rares sont les transpositions réussies de bandes dessinées dans les univers numériques, où le genre arrive surtout à trouver ses marques dans des blogues, et ce, dans un esprit de prépublication : les planches y sont livrées au fur et à mesure de leur production pour finir imprimées sur du papier plus tard. Le guide du mauvais père de Guy Delisle incarne la chose. Idem pour L’ostie d’chat d’Iris et Zviane ou pour À boire et à manger, oeuvre épicurienne-dessinée de Guillaume Long. « Cet espace peut également devenir un lieu d’expérimentation, un peu comme les fanzines », dit Iris Boudreau.

 

Le Britannique Julian Hanshaw, lui, y a aussi posé le cadre d’une nouvelle forme de narration par le dessin, avec son récit numérique baptisé The Art of Pho. L’objet, remarqué, n’est ni bande dessinée, ni dessin animé, ni websérie, ni jeu vidéo, mais sans doute un peu tout ça à la fois. « Le numérique va certainement faire déboucher la bande dessinée sur un nouvel art, au croisement de plusieurs autres, dit Éric Dacheux. Mais ça ne sera plus de la bande dessinée », qui elle, fatalement, semble bel et bien avoir le destin incrusté dans la fibre du papier.