Jane Campion, cinéaste des antipodes

Jane Campion à Cannes en mai dernier. Elle est la seule réalisatrice à avoir remporté la Palme d’or du prestigieux festival.
Photo: Bertrand Langlois Agence France-Presse Jane Campion à Cannes en mai dernier. Elle est la seule réalisatrice à avoir remporté la Palme d’or du prestigieux festival.

Elle présidait le jury du dernier Festival de Cannes, dont le palmarès fit grand bruit au Québec. On l’a vue étreindre Xavier Dolan, qui venait de recevoir le Prix du jury pour Mommy. Mais qui est vraiment la cinéaste de La leçon de piano ? Son biographe, Michel Ciment, raconte.

Dans son appartement parisien tapissé de livres à perte de vue, Le Devoir a rencontré le critique de cinéma de la revue Positif et du Masque et la plume, Michel Ciment. Il avait la semaine précédente lancé à Cannes, aux éditions des Cahiers du cinéma, un gros et beau livre illustré sur Jane Campion. La dame aux longs cheveux blancs demeure, rappelons-le, la seule et unique réalisatrice à avoir remporté la Palme d’or, pour La leçon de piano (1993), grand film sur l’amour et les pulsions primitives. Autre fait inédit dans les annales cannoises, cette Néo-Zélandaise fit coup double en carrière en récoltant également la Palme d’or du court métrage (Peel en 1986). Mais depuis lors, mise à part sa populaire série Top of the Lake, ses films furent reçus couci-couça. On en attend un nouveau. Reste à voir.

 

Ce livre est le premier publié directement en français sur cette cinéaste des antipodes. Son auteur en est fier. Lui à qui on doit des ouvrages notamment sur Stanley Kubrick, Joseph Losey, Elia Kazan, des entretiens avec John Boorman, etc. s’est demandé : « Pourquoi pas Jane Campion ? » Première femme cinéaste à son tableau d’honneur. Il était temps. Elles ne sont pas foison dans les hautes sphères. Quand même… « Sur Fellini, Bergman, des cinéastes que j’adore, tant de choses ont été écrites, estime-t-il. Mes livres ne parlent pas seulement des gens que j’aime et que j’estime, mais aussi de ceux qui ont besoin d’être mieux éclairés. J’aime explorer des territoires en friche, faire découvrir des choses.Et puis Jane Campion n’en fait qu’à sa tête. Ça me plaît. J’aime les esprits indépendants. »

 

Michel Ciment trouve que les films de Campion ayant suivi La leçon de piano (ses précédents, comme Sweetie et An Angel at my Table n’encourent pas la défaveur) furent souvent accueillis de façon injuste, tant par la critique que par le public. À travers des entretiens réalisés avec elle depuis ses débuts jusqu’à sa série culte Top of the Lake, il refait chronologiquement le parcours de chaque film, expliqué, commenté par la cinéaste. D’où ce titre, Jane Campion par Jane Campion. « Huit entretiens au fil des ans, résume-t-il, avec des propos qui ne sont pas déformés par le souvenir, mais dans la fraîcheur du présent. » Il voit Campion comme une des plus grandes cinéastes paysagistes, aux côtés de Terrence Malick et de John Boorman, goûte le point de vue féminin assumé posé sur toutes choses, ses héroïnes intrépides et vulnérables qui coupent les ponts pour mieux se trouver elles-mêmes. De brefs écrits de Campion — le meilleur aborde le chagrin atroce de la cinéaste après la mort de son fils de huit jours — complètent le bel ouvrage.

 

Un univers varié

 

« On a eu tendance à juger ses oeuvres ultérieures à l’aulne de sa palme. Mais j’ai voulu, à travers ses images, remonter l’unité d’une oeuvre en montrant aussi des aspects moins connus, en ajoutant des sources personnelles. Jane Campion n’est pas Kechiche. Elle ne reprend pas toujours les mêmes thèmes et son univers est plutôt varié. »

 

Un point récurrent : tous ces films, comme son quatrième opus, pourraient s’intituler Portrait de femme.

 

Et la voici présentée sous des angles inédits, rebelle certes, on le savait, mais optimiste aussi, féministe à travers le rapport amoureux et le désir omniprésent. Ajoutez l’humour et l’envie de tisser de bonnes histoires avec une morale au bout. Des liens sont tissés dans cet ouvrage entre les oeuvres et la trajectoire personnelle de Jane Campion : les parents comédiens qui la délaissaient, le père infidèle, la mère dépressive, la soeur rivale (Sweetie), le classique pèlerinage dans le Vieux Continent des jeunes Australiens et Néo-Zélandais éduqués (telle Janet Frame dans son An Angel at my Table). L’influence du cinéma de David Lynch et de Roman Polanski est surtout marquante au début. Jane Campion avait une formation de base en anthropologie et en peinture, sources très nettes entre autres dans La leçon de piano. Aussi sa ferme conviction que les comportements humains sont régis par des forces obscures, et non par la raison.

 

Ses films ne sont pas autobiographiques tout en l’étant. « Les gens qui parlent d’eux-mêmes s’autocensurent, estime Michel Clément, mais les oeuvres indirectes sont plus révélatrices de leur auteur que les témoignages à la première personne. » Et de citer Paul Valery : « Tout ce que tu dis parle de toi. Singulièrement quand tu parles d’un autre. »

 

Commentant Portait de femme (Portrait of a Lady) tiré du roman de Henry James,réalisé après La leçon de piano aux États-Unis et à Florence avec Nicole Kidman et John Malkovich (1996), campé à la fin du XIXe siècle, tracé d’une femme manipulée en amour, Michel Ciment estime que Campion s’est fait reprocher à tort d’entrer dans le sillage de James Ivory, comme dans Bright Star (2009) sur une liaison amoureuse du poète John Keats. « Elle ne suivait aucune tendance. Elle s’est plongée dans l’étude de Keats avec passion. Le personnage connu, c’est Keats, mais il est vu à travers les yeux d’une femme. C’est le plus grand film sur la poésie qui soit. Cette Néo-zélandaise était imprégnée de romantisme anglais. »

 

Michel Ciment voit planer derrière les films de Campion comme de Kubrick une même mise en garde : « Placé devant le mince vernis de civilisation de l’humanité, leur public est invité à faire attention. Plusieurs metteurs en scène parlent de ce rapport entre la rationalité et la pulsion. Cette dualité de l’homme est un grand sujet. Ce n’est pas sans raison que les grandes dictatures interdisent la psychanalyse. Plonger dans l’inconscient libère. »

Jane Campion par Jane Campion

Michel Ciment. Paris. Éd. des Cahiers du cinéma, 2014, 323 pages.

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