Le corps à l’ère de la «bioéconomie»

Dans Le corps-marché, Céline Lafontaine déploie énergie et talent à exposer l’ampleur de questions que les comités de bioéthique se contentent trop souvent d’explorer au cas par cas.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Dans Le corps-marché, Céline Lafontaine déploie énergie et talent à exposer l’ampleur de questions que les comités de bioéthique se contentent trop souvent d’explorer au cas par cas.

Soins de fin de vie, mères porteuses, dons d’organes, brevetage des gènes, embryons surnuméraires, etc. Dans l’actualité, les phénomènes liés aux développements biotechnologiques qui chambardent notre vision du corps se multiplient.

 

Si on a l’habitude de dire que « la vie n’a pas de prix », comme le rappelle la sociologue québécoise Céline Lafontaine dans son dernier essai, Le corps-marché, est-ce encore vrai ? Sang, tissus, cellules, gènes, ovules : « Le corps humain, mis sur le marché en pièces détachées, est devenu la source d’une nouvelle plus-value au sein de ce que l’on appelle désormais la bioéconomie. »

 

Dans cet ouvrage étoffé — un véritable essai et non une collection d’articles —, la professeure à l’Université de Montréal poursuit une ambitieuse investigation sociologique. Tout a commencé pour elle avec l’analyse de l’avènement et de la popularisation de la cybernétique. En 2004, elle publiait L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine (Seuil) où elle démontrait que la théorie de l’information de Norbert Wiener, développée dans l’après-guerre, avait une ambition bien plus grande qu’il n’y paraissait : adapter l’être humain de manière extrême à une logique de machine et, en bout de course, faire un homme nouveau. Depuis, Lafontaine suit ce filon, obstinément.

 

Dans son essai suivant, elle développait la thèse selon laquelle ce nouveau paradigme nous a fait basculer dans ce qu’elle a appelé « la société postmortelle » (Seuil, 2008). D’ailleurs, ce « corps-marché » qui donne son titre à l’essai « constitue l’infrastructure économique de la société postmortelle, dans laquelle le maintien, le contrôle, l’amélioration et le prolongement de la vitalité corporelle sont devenus les garants du sens donné à l’existence ». Dans son récent livre, selon son habitude, Céline Lafontaine déploie énergie et talent à exposer l’ampleur de questions que les comités de bioéthique se contentent trop souvent d’explorer au cas par cas, par le petit bout de la lorgnette.

 

Corps social

 

Notre Code civil, en son article 25, stipule que « l’aliénation que fait une personne d’une partie ou de produits de son corps doit être gratuite ». Lafontaine démontre à quel point le grand principe inscrit dans le marbre de la loi est contredit, violé.

 

Nos sociétés vieillissantes et rêvant de « santé parfaite » ont intégré le corps et ses composantes à la « mondialisation capitaliste » dans sa portion bioéconomie. Même lorsque tout est fait dans l’apparence de la gratuité et du don. Le corps (et plus souvent celui des femmes) devient un bioréacteur, un producteur de matériel naturel à exploiter. Lafontaine sait critiquer les notions souvent consensuelles (« consentement éclairé ») et les lieux communs qui s’imposent lorsque ces questions sont soulevées.

 

Si, dans ce meilleur des mondes, des problèmes de santé individuels sont réglés, certains vieux problèmes collectifs s’aggravent : « Face aux coûts grandissants des soins et à la démultiplication des innovations biomédicales, les inégalités déjà présentes risquent de s’accroître. »

 

À lire la sociologue, on pourrait croire parfois que le politique a finalement été totalement dilué dans la technique et qu’il n’y a plus d’issue possible. Lafontaine clôt pourtant son ouvrage en appelant de ses voeux une « nouvelle politique de la vie » ainsi qu’« une socio-éthique à partir desquelles chaque nouvelle avancée scientifique pourrait être jugée en fonction des conséquences sur le corps social ». Mais comment définir une telle politique ? Comment la mettre en pratique ? Faire des référendums sur l’application des dernières découvertes concernant le corps ? Le débat est ouvert. Et les travaux de Lafontaine nous y aideront assurément.

Le corps-marché la marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie

Céline Lafontaine Seuil Paris, 2014, 267 pages


 
1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 juin 2014 09 h 25

    D’une incroyable superficialité

    Notre corps est une machine. C’est une machine que nous n’avons pas choisie. Greffé à un cerveau qui constitue l’essence de ce que nous sommes, le corps est essentiel à notre appréhension du monde. De plus, il nous définit habituellement aux yeux des autres, mieux encore que l’uniforme d’un agent de la paix.

    Mais une personne à qui on ampute les bras et les jambes, devient-elle une fraction d’être humain ? La personne défigurée devient-elle quelqu’un d’autre parce ce que méconnaissable ?

    En développant une pensée sociologique à partir des défis technologiques auxquels sont confrontés la médecine spécialisée et ceux qui y ont recours, Céline Lafontaine moralise des choix individuels et les soumet insidieusement à une morale collective qu’elle invente et qu’elle promeut.

    Ce faisant, la sociologue utilise des talents littéraires (indéniablement brillants) au service d’une « pensée » d’une incroyable superficialité, sacralisant le corps comme on sacraliserait un accessoire vestimentaire.