Péguy: l’ambigu soldat de la paix

«Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu», a écrit le lieutenant et poète Charles Péguy.
Photo: Agence France-Presse «Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu», a écrit le lieutenant et poète Charles Péguy.

Une balle allemande en plein front fait taire pour toujours un lieutenant de réserve français qui, en 1914, debout, crie de tirer à ses hommes craintifs, dans un champ de betteraves près de Paris. Un vers de cet homme, aussi poète, acquiert là une vibrante authenticité : « Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu. » Si Charles Péguy, qui l’a écrit dans Ève (1913), est moins moderne en poésie que son contemporain Guillaume Apollinaire, sa voix reste aussi vraie.

 

Jean-Pierre Rioux, historien de la France de l’époque, nous en convainc dans La mort du lieutenant Péguy. Certes, il souligne que celui-ci, pourtant socialiste dans l’âme et dreyfusard, ne pardonna jamais à un homme de tendance politique semblable, le tribun Jean Jaurès, de s’être opposé à la guerre par pacifisme et internationalisme. Mais il insiste davantage sur la déclaration que Péguy fit à une grande amie : « Je pars soldat de la République, pour le désarmement général, pour la dernière des guerres. »

 

Par ce poignant paradoxe, le fils du peuple rêve de se battre, au péril de sa vie, pour la patrie « charnelle » afin de réconcilier le monde entier. Ses mots d’adieu permettent de mieux comprendre la triste nécessité que prêche l’un des personnages paysans et médiévaux de son Mystère de la charité de Jeanne d’Arc (1910) : « Pour tuer la guerre, il faut faire la guerre. »


Courants contraires

 

Fils d’un menuisier et d’une rempailleuse de chaises, Péguy, en particulier dans son essai L’argent (1913), s’identifie au « peuple de l’ancienne France », qu’il décrit comme un « admirable monde ouvrier et paysan ». Il préfère le patriotisme militaire inné de ces gens simples, chrétiens naïfs, au pacifisme et à l’internationalisme de la gauche intellectuelle et embourgeoisée que Jaurès incarne à ses yeux.

 

Cette attitude trahit l’ambiguïté de sa pensée. Chez Péguy, la probité ouvrière et le sens communautaire du devoir, rempli jusqu’au sacrifice, entretiennent, hélas, une confusion entre la conscience sociale progressiste et le populisme réactionnaire ! Comme Rioux l’explique, l’écrivain influencera des courants opposés.

 

Si des catholiques de gauche, comme Emmanuel Mounier et Albert Béguin, célébreront la fraîcheur populaire de sa poésie et la franchise évangélique de ses écrits de combat, d’autres, comme le maurrassien Henri Massis, aimeront l’ordre conservateur que supposait son culte fantasmatique du Moyen Âge.

 

En 1913, l’année où Péguy salue, à l’ancienne, la cathédrale de Chartres, « épi le plus dur qui soit jamais monté », Apollinaire chante à Paris, sur un ton nouveau, la tour Eiffel et « le troupeau des ponts » qui « bêle ». Péguy croyait participer à la dernière des guerres, mais, ironiquement pour lui, une deuxième hécatombe mondiale, de 1939 à 1945, encore plus horrible que la première, sévira, car Hitler aura mythifié une race, plus populaire que bourgeoise, et un passé très lointain.

LA MORT DU LIEUTENANT PÉGUY 5 septembre 1914

Jean-Pierre Rioux Tallandier Paris, 2014, 272 pages

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