Le western planétaire d’Obama

Extrait du documentaire Dirty Wars, de Rick Rowley
Photo: Rick Rowley Extrait du documentaire Dirty Wars, de Rick Rowley

À l’heure où, réfugié en Russie, Edward Snowden, qui a révélé l’étendue de la surveillance électronique américaine dans le monde, vient de raconter à NBC News sa formation d’espion, l’enquête de Jeremy Scahill, Le nouvel art de la guerre, intrigue encore plus. Ce thriller culmine, en 2011, avec l’« exécution » de Ben Laden au Pakistan par une unité d’élite américaine où se trouve Matt Bissonnette, au nom québécois si subliminal…

 

Best-seller aux États-Unis dans son édition originale, le livre, maintenant traduit en français, montre à quel point, dès avant les attentats terroristes du 11 septembre 2001, « le monde est un champ de bataille », selon les néoconservateurs américains influents sous George W. Bush, dont l’héritage subsiste même sous Barack Obama. À l’aide d’une technologie ultrasophistiquée, la Maison-Blanche mène une guerre secrète en marge du droit international et de la tradition juridique américaine.

 

Auteur de No Easy Day (Dutton – Penguin, 2012) sous le pseudonyme de Mark Owen et avec l’assistance du journaliste Kevin Maurer, Matt Bissonnette raconte : « Du sang et des morceaux de cervelle lui sortent du crâne… Il est à l’agonie… Nous tirons plusieurs balles. » À l’autre bout du monde, à Washington, le président Obama, qui, avec ses collaborateurs, visionne la scène en direct, déclare : « On l’a eu. » On vient d’achever Oussama ben Laden.

 

En rapportant le témoignage de Bissonnette, militaire yankee, et en s’appuyant sur d’autres sources, Scahill, né à Chicago en 1974, correspondant du magazine The Nation et essayiste, ajoute sans s’en rendre compte une page à l’aventure, pas toujours irréprochable, des descendants des pionniers de la Nouvelle-France au tréfonds de l’imaginaire nord-américain. Il fait surtout sentir la portée historique du western planétaire où Ben Laden a le nom codé de Geronimo et où les colts s’appellent des drones.

 

Une guerre sans fin?

 

C’est d’ailleurs un missile provenant de l’un de ces engins téléguidés qui tue, en 2011, au Yémen, Anwar Al-Awlaki, le principal protagoniste de l’enquête de Scahill. Le journaliste a tenu à faire de ce citoyen américain de souche yéménite, né au Nouveau-Mexique en 1971, élevé en partie au Minnesota, devenu imam aux États-Unis avant de les quitter en 2002, l’exemple parfait de la victime de la chasse mondiale aux terroristes que supervise Obama.

 

Scahill n’a pas tort de soutenir qu’avec la multiplication des drones meurtriers, la guerre clandestine que poursuit la Maison-Blanche « se nourrit désormais d’elle-même » et risque d’être sans fin. En voyant dans Al-Awlaki, gagné à l’intégrisme, « un érudit religieux qui rivalise avec Ben Laden », les États-Unis confondent des attentats effectifs avec un simple délit d’opinion, si haineux et si menaçant soit-il. Cet amalgame les éloigne de la justice en les rapprochant d’une nouvelle Inquisition.

LE NOUVEL ART DE LA GUERRE DIRTY WARS

Jeremy Scahill Traduit de l’anglais (américain) par Geneviève Boulanger et Nicolas Calvé Lux Montréal, 2014, 704 pages