Un été très noir

Les scènes de crime abondent dans les polars d’ici comme d’ailleurs.
Photo: Pete Jelliffe/CC Les scènes de crime abondent dans les polars d’ici comme d’ailleurs.

Bien sûr, il y a le tout récent Jo Nesbø (Gallimard, 2014) et le nouveau James Lee Burke aussi, somptueux (Creole Belle chez Rivages/Thriller), sans parler de l’oeuvre complète de Craig Johnson qui vient de nous tomber dessus, dense, déroutante (Gallmeister). Mais voilà aussi qu’en l’espace de quelques semaines une vague de fond de polars d’ici a pris d’assaut les rayons des librairies. Surprise : il y a là plein de choses qui méritent que l’on s’y attarde sérieusement. Sortez les chaises longues et la crème solaire pour plonger dans le noir, sous le soleil…

Jacques Savoie propose, avec Un voyou exemplaire (Libre expression, 2014), une quatrième aventure de Jérôme Marceau, maintenant enquêteur-chef aux crimes majeurs du Service de police de la Ville de Montréal. Tout juste sorti de son témoignage percutant à la Commission d’enquête sur la magistrature, Marceau tente d’élucider un attentat à la bombe survenu dans une banque privée de la rue Saint-Jacques : la victime présumée, Fernand Gervais, est littéralement déchiquetée. Bien vite, les soupçons se portent sur les protestataires d’Occupy Wall Street, campés tout près, mais Marceau flaire autre chose de beaucoup plus complexe.

 

Jérôme Marceau a « pris du poids » depuis sa première aventure ; il ressemble de plus en plus à un enquêteur et son cynisme de bon aloi fait de lui un personnage moins anecdotique et plus solide, même si on sent qu’il lui manque encore un peu d’empathie et d’intuition. Ici, son enquête l’amène dans un paradis fiscal des îles Vierges et permet à Savoie de dénoncer toute une série de magouilles, allant du chantage au blanchiment d’argent et d’identité, visant à infiltrer le monde des trafiquants de drogue. L’intrigue est palpitante et ne se dénoue qu’aux toutes dernières pages.

 

Même constat pour Le beau mystère (Flammarion Québec, 2014), le tout nouveau roman de Louise Penny ; ce n’est qu’à la toute dernière minute que l’on saura qui a tué le chef de choeur d’un monastère caché depuis plus de 400 ans au fin fond de la Haute-Mauricie. On mettra beaucoup de temps et de pages à admettre l’existence même de ce monastère construit par des moines gilbertiens venus ici secrètement aux premiers jours de la colonie française pour échapper à l’Inquisition… mais on se laissera prendre par l’intrigue. Et aussi par des passages absolument merveilleux sur le chant grégorien et sur l’architecture lumineuse de ce monastère fantôme. Encore plus touchant d’humanité et de compassion que d’habitude, Armand Gamache mène l’enquête.

 

Étonnants

 

La surprise la plus étonnante de tout cet arrivage n’est toutefois pas celle du monastère fantôme de Penney ; elle vient plutôt de l’intrigue conçue par Hervé Gagnon, Jack (Libre Expression, 2014), qui plante son histoire passionnante dans le Montréal de la fin du XIXe siècle aux prises avec… Jack l’Éventreur lui-même !

 

Tout cela nous est raconté par Joseph Laflamme, journaliste au Canadien, sur fond de franc-maçonnerie et d’intrigue politique de haut niveau, ayant des ramifications jusqu’en Angleterre par l’entremise de l’orangiste qu’était John A. MacDonald. L’écriture de Gagnon est nerveuse et souple : il raconte les meurtres sanguinaires de l’éventreur avec force détails, mais il sait aussi jouer sur d’autres registres, en décrivant par exemple les quartiers populaires de l’époque et la pénible existence des gens qui y vivaient. Malgré quelques rares maladresses et un inexplicable revirement de situation à la toute fin, c’est sans doute le récit le plus passionnant de la cuvée. On reverra sans doute Joseph Laflamme… et il faudra surveiller Hervé Gagnon de très près.

 

Belle surprise aussi que Le rythme du tambour (Recto Verso, 2014), tout premier roman de Sandra Messih. L’histoire est campée dans un milieu que l’on ne fréquente pas souvent : un centre de gestion des déchets. C’est d’autant plus étonnant que l’on y parle de chamanisme et d’un tueur en série qui rôde incognito au milieu des rêves de l’héroïne. L’écriture est convenue au départ, mais tout cela s’affine et devient fort intéressant à mesure que l’intrigue progresse.

 

Les mêmes commentaires s’appliquent pour La sélection naturelle (Recto Verso, 2014) de Sylvie-Catherine de Vailly, une enquête de l’inspectrice Jeanne Laberge. L’intrigue est solide, mais l’écriture est plutôt molle et sans relief avant qu’on en arrive au dernier droit. Les deux derniers titres de notre liste se laissent lire tout aussi facilement. Apportez-moi la tête de Laura Crevier (Libre expression, 2014) de Laurent Chabin est un étonnant plaidoyer pour l’anarchisme intégral et Derniers pas vers l’enfer (Alire, 2014) de Maxime Houde nous fait plonger avec un policier corrompu dans un monde sans issue qui donne froid dans le dos.

 

Voilà de quoi vous occuper jusqu’à la rentrée…