Manu Larcenet: mimétisme troublant d’un auteur avec son antihéros

Une illustration tirée de l’album Pourvu que les bouddhistes se trompent
Photo: Manu Larcenet Dargaud Une illustration tirée de l’album Pourvu que les bouddhistes se trompent

Son personnage est renfermé, perdu, bourru, solitaire, traqué et mystérieux. Son géniteur, au moment de lancer le 4e et ultime chapitre de sa série Blast (Dargaud), semble l’être tout autant. Dans un mimétisme forcément troublant.

 

Alors qu’il devrait être sur toutes les tribunes pour parler de cette finale attendue, au terme d’une série en bande dessinée sombre et puissante qui a tenu en haleine des milliers de lecteurs à travers la francophonie depuis 2009, Manu Larcenet a décidé plutôt de se retrancher dans ses terres, prétextant « une guerre silencieuse » qui l’opposerait à la gent journalistique, a-t-il indiqué au Devoir, dans l’une des rares et laconiques entrevues qu’il a accepté d’accorder.

 

« À la sortie du dernier tome de Blast, j’étais si fatigué que j’ai refusé toutes les entrevues », résume-t-il en constatant avec amertume la suite. « Vexés, les journalistes ont, à ma grande surprise, décidé de ne pas parler de cet album. Nos relations se sont donc notoirement détériorées, ce qui m’attriste. »

 

L’animal pensant — et dessinant — est blessé. À l’image de son Polza Mancini, cet obèse énigmatique de 38 ans que l’on retrouve encore et toujours entre l’interrogatoire policier auquel il est confronté depuis le début de cette aventure et ses souvenirs sombres, gris, froids de sa fuite, de ses rencontres avec des humains tout aussi paumés que lui. Puis il y a toujours le meurtre de Carole Oudinot, la mort de son père, Roland, que la bête repoussante va bien sûr finir par éclairer, en laissant s’effriter toutes ses réticences et ses contradictions.

 

L’album s’intitule Pourvu que les bouddhistes se trompent. Il conserve le même esprit, la même charge narrative que les précédents, tout comme un univers graphique épais et dense assemblé à la plombagine et traversé parfois par des éléments de couleurs improbables, par la rage et par cette humanité meurtrie confrontée à sa survivance, entre folie, fuite, amour, sexe et violence.

 

Épais et tordu

 

De ce livre, Larcenet, un bédéiste prolifique qui a également mis au monde la série hyperpopulaire Le combat ordinaire (Dargaud), dira qu’il est, « de [son] point de vue, de loin le meilleur de la série », sans en dire plus. « J’ai tellement parlé, décortiqué, expliqué sur les tomes précédents que je suis aujourd’hui saturé », ajoute-t-il en détournant la conversation, avec le même manque de finesse que son Polza Mancini devant des policiers, et en cherchant à l’amener vers un ailleurs en apparence insignifiant. « Il y a deux ans, nous avons passé le plus bel été de notre vie familiale en votre Québec ! Inoubliable. Les paysages, la faune, les forêts, Le fleuve, les gens… tout y a été parfait. Un grand souvenir. »

 

De son Blast, il ne dira finalement rien de plus. Rien sur le fait que cette série, très mâle, violente, sombre, torturée et dépravée, avec ces corps obèses et difformes perdus dans les sécrétions et le stupre, a éloigné de lui le lectorat féminin qui le suivait pourtant depuis des lunes. Rien non plus sur cet autre personnage marqué par l’absence d’un père et par les questionnements et dérives que cette absence peut causer. Et encore rien sur l’adaptation au cinéma de Blast, sur laquelle il a commencé à bosser, avant de mettre tout ce projet à la poubelle en prétextant sur son blogue une incapacité à travailler avec le monde du cinéma qui confondrait, selon lui, liberté de création et mise sous tutelle.

 

« Je suis plongé dans le projet suivant, très différent, [et dont quelques fragments sont livrés depuis quelques semaines sur son blogue subtilement intitulé Épais et Tordu] », dit-il pour justifier son manque de loquacité, qui semble tout droit sorti d’une des pages des quatre pavés qu’il vient de finir de mettre au monde. « Pour moi, Blast s’estompe peu à peu, avec ses mystères », à moins qu’il ne soit plutôt en train de se métaboliser ailleurs, dans sa vie et son comportement…

Blast Tome 4 : Pourvu que les bouddhistes se trompent

Manu Larcenet Dargaud Paris, 2014, 204 pages