La médecine québécoise diagnostiquée

Anesthésie à l’éther ou au chloroforme durant une intervention chirurgicale, peut-être au Montreal General Hospital, vers 1910. 
Photo: Archives McGill University Anesthésie à l’éther ou au chloroforme durant une intervention chirurgicale, peut-être au Montreal General Hospital, vers 1910. 

Comme Philippe Couillard, quatre médecins furent, ici, premiers ministres : avant 1867, sous l’Union, Étienne-Paschal Taché, conjointement avec son homologue du Canada-Ouest (futur Ontario) et, depuis la Confédération, entre autres, Charles-Eugène Boucher de Boucherville, au dernier quart du XIXe siècle. Dans leur Histoire de la médecine au Québec, 1800-2000, Denis Goulet et Robert Gagnon évoquent cette curieuse dimension politique.

 

Le pouvoir, dans les régimes parlementaires, semble, par tradition, convenir plus aux avocats qu’aux médecins, dont la profession projette l’image de l’altruisme, du dévouement, de la rigueur scientifique, et non celle de l’esprit chicanier, intéressé, dominateur. Les historiens Goulet et Gagnon, avec l’assistance du chercheur Philippe Hudon, donnent d’ailleurs à leur ouvrage richement illustré, première synthèse publiée sur le sujet, un sous-titre éloquent : De l’art de soigner à la science de guérir.

 

Mais, pour illustrer la singularité de leur étude, ils rapportent que le Montreal General Hospital, le premier hôpital public anglo-protestant de la ville, dès son ouverture en 1819, donna lieu à un duel au pistolet entre le député Michael O’Sullivan et le médecin William Caldwell à la suite d’une querelle. Le premier favorisait l’agrandissement de l’Hôtel-Dieu de Montréal, établissement dont l’origine remontait à la Nouvelle-France, l’autre, une aide gouvernementale à l’ancêtre de l’actuel Centre universitaire de santé McGill.

 

Les auteurs sont conscients que la concorde et la primauté des préoccupations humanitaires n’accompagnent pas toujours l’évolution de la médecine. À la suite de la Conquête, le gouverneur nomme des Britanniques et presque pas de Canadiens, parfois aucun, au bureau des examinateurs de Montréal qui régit la profession médicale. Même à celui de Québec, il désavantage les médecins issus de la majorité. Selon Goulet et Gagnon, les faits révèlent une situation « impérialiste ».

 

Grâce à des protestations répétées, les médecins, dont un bon nombre sont députés, peuvent, en 1831, élire eux-mêmes les examinateurs. Mais le joug colonial continue de peser sur l’ensemble de la société. En 1837, des médecins, comme Jean-Olivier Chénier, Cyrille Côté, Michel-François Valois, figurent parmi les chefs de l’insurrection des patriotes.

 

Derrière Louis-Joseph Papineau, ils sont porte-parole d’une société qui restera longtemps pauvre, désorganisée, en majorité analphabète. Goulet et Gagnon observent : « Entre 1842 et 1847, seulement 52 médecins sur 187 possèdent un diplôme officiel. » L’apprentissage auprès d’un praticien, notent-ils, « demeurera encore officiellement reconnu jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle. »

 

On ne s’étonne pas de la persistance, à l’époque, du charlatanisme et d’une médecine populaire, parfois efficace, souvent héritée des Amérindiens. L’enseignement scientifique de la médecine émerge, au Bas-Canada, avec la création en 1823 de la Montreal Medical Institution, qui deviendra la Faculté de médecine de l’Université McGill. Fondée en 1843, l’École de médecine et de chirurgie de Montréal est à l’origine de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, puis son équivalent de Québec (créé en 1845), de celle de l’Université Laval.

 

Dans les deux écoles pionnières montréalaises, l’influence britannique est déterminante, même si la deuxième, d’abord bilingue, donnera naissance à une faculté entièrement de langue française. Dans la pratique et l’enseignement de la médecine au Québec, les Canadiens français accusent, à première vue, du retard sur les anglophones, pourtant moins nombreux.

 

Mais, comme Goulet et Gagnon ont l’intelligence de le souligner, ils les devancent par leur adhésion fervente à la pensée microbiologique de Louis Pasteur, fondée sur ses découvertes qui révolutionnent la médecine. Explorateur de l’infiniment petit, le savant français préconise, dès 1878, l’asepsie aux chirurgiens pour éviter que des microbes s’introduisent dans l’organisme des patients qu’ils opèrent.

 

Disciple convaincu de Pasteur, le docteur Amédée Marien, de l’Hôtel-Dieu de Montréal, porte des gants à partir de 1896 durant les chirurgies qu’il pratique. Goulet et Gagnon le reconnaissent comme « un pionnier au Québec en la matière ».

 

Le progrès est remarquable par rapport à la lenteur des anglophones de la province dans ce domaine. De plus, il annonce la réponse donnée, en 1928, à Wilder Graves Penfield, neurologue d’origine américaine au rayonnement international, qui s’étonne de l’absence de confrères de langue française à ses cliniques montréalaises. On lui dit que nos groupes linguistiques vivent « dans deux mondes professionnels séparés et indépendants ».

 

Si une telle vérité ne compromettait pas l’avancement scientifique et social de la médecine au Québec, elle rappelait que l’histoire de celle-ci souffrait d’un mal culturel chronique.

Cinq dates marquantes de la médecine au Québec

1847 À Sherbrooke, le docteur E. D. Worthington innove en pratiquant une chirurgie sous anesthésie.

1872 Fondation de la revue L’Union médicale du Canada,qui paraîtra durant plus de 100 ans.

1898 Le Montreal General Hospital acquiert un appareil à rayons X.

1903 Irma Levasseur est la première Canadienne française à obtenir le droit de pratiquer la médecine au Québec.

1968 Le docteur Pierre Grondin effectue la première transplantation cardiaque.

1970 Instauration de l’assurance-maladie, qui transforme la profession médicale.

HISTOIRE DE LA MÉDECINE AU QUÉBEC, 1800-2000

Denis Goulet et Robert Gagnon Septentrion Québec, 2014, 456 pages

De l’art de soigner à la science de guérir