Les femmes pachtounes et leurs poèmes de la résistance

«Glisse la main à l'intérieur de mon soutien-gorge / Caresse une pomme grenade de Kandahar rouge et mûre» — Poème pachtoune
Photo: Tom Koene Newscom «Glisse la main à l'intérieur de mon soutien-gorge / Caresse une pomme grenade de Kandahar rouge et mûre» — Poème pachtoune

Depuis des siècles en Afghanistan et au Pakistan, les femmes de l’ethnie pachtoune disposent d’un bon moyen pour faire savoir qu’elles existent en chair, en os et en esprit sous leurs burqas bleu ciel : les Landays . Ces poèmes de 22 syllabes traitent de l’amour, du sexe, de la guerre et de toutes les autres réalités d’une vie qui peut s’avérer extrêmement injuste pour elles.

Ils peuvent être drôles ou tristes, aériens ou au contraire explicites. Ces distiques — groupe de deux vers — sont composés, récités et partagés par des femmes qui sont la plupart du temps analphabètes. Ils survivent parce qu’ils n’appartiennent à personne, c’est-à-dire à tout le monde.

 

Eliza Griswold est américaine. Elle est journaliste et poétesse. Il y a deux ans, elle est partie à la recherche des landays qui circulent aujourd’hui en Afghanistan. Elle a rapporté de ce énième séjour dans cette région qu’elle aime un recueil d’une centaine de poèmes intitulé I Am the Beggar of the World (Je suis la mendiante du monde). Seamus Murphy, le photographe qui l’accompagnait dans cette expédition, a qualifié sa démarche de « poésie d’enquête ».

 

L’idée du reportage est d’abord venue à Griswold en lisant Le suicide et le chant. Poésie populaire des femmes pachtounes (Gallimard, 1994), l’ouvrage d’un écrivain, philosophe et folkloriste afghan, Sayd Bahodine Majrouh, qui fut aussi un résistant à l’occupation soviétique. Majrouh avait collectionné à cette époque des landays dans les camps de réfugiés au Pakistan. « J’ai voulu savoir ce que la vie des femmes a été au cours des deux dernières décennies », celles qui ont suivi le meurtre de Majrouh (en février 1988), confie Eliza Griswold au Devoir lors d’un entretien téléphonique.

 

Ensuite, elle a entendu parler d’une société littéraire féminine dont les membres se réunissent à Kaboul. Elles sont régulièrement invitées à des émissions de radio. Des jeunes femmes s’identifiant au moyen de pseudonymes appellent en cachette pour réciter des poèmes. Un jour, une habituée de ces lignes ouvertes téléphone de son lit d’hôpital pour dire qu’elle s’est immolée afin d’échapper à un mariage forcé et qu’elle va bientôt mourir. Eliza Griswold décide de partir à la recherche de la famille de cette « Zarmina », qu’elle finit par trouver dans une petite ville de la province de Helmand, dans le sud-ouest de l’Afghanistan.

 

 

Poétesses kamikazes

 

 

« Les femmes afghanes ont-elles une grande force de caractère ? Tout à fait. Vu de loin, le suicide nous semble un échec ou une forme de faiblesse ; la vérité, c’est que le suicide de cette jeune femme [Zarmina] est une façon d’exercer un pouvoir. C’est absolument sombre, mais c’est une des réalités de la vie dans les circonstances actuelles. Le suicide devient une forme de pouvoir sur son propre corps et son propre avenir », explique Eliza Griswold.

 

La poétesse-journaliste a écrit des articles pour des publications aussi variées que le New York Times Magazine, la revue Poetry et Outside, un excellent magazine consacré au plein air, mais qui déborde largement ce terrain déjà immense. Elle y raconte les circonstances parfois périlleuses d’une quête qui l’a menée dans des camps de réfugiés, des hameaux isolés et des mariages célébrés dans des salles éclairées au néon, en passant par des campements de nomades. Comme bien d’autres voyageurs qui ont parcouru l’Afghanistan, Eliza Griswold s’est prise d’une grande affection pour cet étrange et majestueux pays du bout du monde. « J’espère y retourner souvent… », dit-elle en entrevue.

 

 

Tweet poésie

 

 

« Dans mon rêve je suis le président / Quand je m’éveille je suis la mendiante du monde », affirme le poème qui a donné son titre au recueil.

 


« J’ai choisi ce titre parce qu’il exprime les rêves intérieurs et le pouvoir. Il est très facile pour des visiteurs en Afghanistan de croire que les femmes n’ont pas conscience de la répression qu’elles subissent. On pense souvent qu’elles ne savent pas qu’on peut vivre autrement. Ce landay contredit cette idée », explique Griswold.

 


Dans les distiques pachtounes, les sujets peuvent être remixés. Comme dans le hip-hop. D’anciens mots peuvent être remplacés par des mots plus modernes. Un officier de l’armée coloniale britannique peut ainsi devenir un soldat américain. Aujourd’hui, ces courts poèmes sont souvent échangés sur Internet, par textos ou sur Facebook.

 


« Je t’ai perdu sur Facebook hier / Je te retrouverai sur Google aujourd’hui », raconte justement l’un d’eux.

 


« Père tu m’as vendue à un vieil homme / Que Dieu détruise ta maison ; j’étais ta fille » : c’est le poème que la jeune Zarmina avait récité à la radio avant de s’enlever la vie.

 

Les landays se chantent souvent au son d’un petit tambour. Pendant le règne des talibans, toute musique était proscrite. La récitation de poèmes était donc devenue encore plus problématique. Même aujourd’hui, les Afghanes doivent être discrètes quand elles s’y adonnent. Dans les villages, il y a souvent une seule femme qui chante, et les hommes ne savent généralement pas qui elle est. Il faut dire qu’une femme qui chante risque d’être considérée comme une prostituée en Afghanistan.

 

Certains landays dénoncent l’occupation de l’Afghanistan par les armées occidentales. Pourtant, cette présence a permis aux femmes de ce pays de s’émanciper, jusqu’à un certain point.

 

« Je ne suis pas sûre qu’un grand nombre d’Afghanes souhaitent le départ des troupes étrangères, poursuit Griswold. J’ai eu cette impression, mais, plus j’en ai rencontré, moins elles m’ont paru désireuses de les voir partir. Avec les soldats viennent des milliards en aide au développement et c’est cet argent qui leur permet de travailler à l’extérieur de leur maison.Alors, la réalité est complexe. »

 

La documentariste de poésie poursuit : « Nous avons réalisé ce projet à ce moment précis parce que nous voulons faire entendre les voix de celles qui risquent le plus après le retrait des troupes internationales.[voir la chronique de Louis Cornellier en page F 6]. Nous avons promis aux femmes afghanes un nouveau mode de vie qui se traduit par une plus grande liberté personnelle. Pour moi, c’est une façon de remplir notre promesse et de ne pas abandonner les Afghans une fois de plus. »

 

 

I am the Beggar of the WorLd

Eliza Griswold Photos de Seamus Murphy

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