Jean Echenoz: les lieux, les amours

Pour Perrine Leblanc, Jean Echenoz, quand il écrit, dirige l’orchestre en maître, usant de sobriété, d’apartés formidables et de silences qui sont des soupirs sur la partition du récit.
Photo: Rolland Allard Pour Perrine Leblanc, Jean Echenoz, quand il écrit, dirige l’orchestre en maître, usant de sobriété, d’apartés formidables et de silences qui sont des soupirs sur la partition du récit.

J’ai acheté Caprice de la reine avant de rentrer au Québec pour les élections du 7 avril. Il y avait ce soir-là une réception à l’hôtel de ville de Bordeaux, mais je n’ai pas suivi le groupe d’écrivains qui s’y rendait pour boire et manger, j’ai préféré retrouver dans l’intimité de la lecture la manière Echenoz ; le carton d’invitation me servirait de marque-page. J’ai commencé la lecture du livre à l’hôtel, je l’ai terminée dans le ciel, entre Paris et Montréal.

 

Jean Echenoz a été un de mes professeurs d’écriture, j’ai appris à écrire mon premier roman en lisant son cycle de biofictions (Ravel, Courir, Des éclairs, Minuit, 2006, 2008, 2010). Puis 14 (Minuit, 2012) est arrivé. C’est un roman de guerre, d’amour et de tranchées, elliptique comme son titre, et écrit au passé composé, ce temps fascinant, mais difficile à manier dans la narration, avec ses auxiliaires qui sonnent comme des talons lourds à l’étage du dessus. On lui a reproché de faire du Echenoz comme Duras faisait dans l’imitation d’elle-même. Mais non, pas du tout. Echenoz dirige l’orchestre en maître : la sobriété, les apartés formidables, les silences qui sont des soupirs sur la partition du récit. Et il y a tout cela dans Génie civil, un texte d’une trentaine de pages qui vaut à lui seul l’achat de Caprice de la reine. C’est un mini-roman d’amour funeste doublé d’une brève histoire des ponts.

 

Pour écrivains

 

Echenoz propose sept variations sur l’espace, le lieu à décrire est le point de départ de chacun des récits qui composent le volume : un tonneau d’eau-de-vie et le Suffolk, la Mayenne, Babylone, le jardin du Luxembourg, un pont, les fonds marins, Le Bourget. Nelson ouvre le recueil. Echenoz y résume une vie en quelques paragraphes, avec un humour dont il a le secret, dans une langue précise et sans lyrisme. Dans ma chambre d’hôtel blanche dont la fenêtre donnait sur les toits ocre du Bordeaux que je venais de découvrir, j’ai applaudi à cette rigueur qui n’admet pas le pathos. Echenoz est un écrivain pour écrivains, un writer’s writer. J’y reviens quand je doute (donc souvent), je le retrouve quand je manque d’élan. Il y a toujours quelque chose d’épatant dans ses livres, même dans ce recueil de textes de commande, ou de circonstance, qui est une construction éditoriale pour les initiés bien plus qu’un grand livre ; c’est la manière, qui éblouit. Il sait par exemple donner une image nette du passé en lui offrant comme élément de comparaison le présent — le récit intitulé  Babylone. On ferme les yeux et on le voit sourire.

 

La manière

 

J’aime Echenoz. Je lui pardonnerais un livre de trois pages avec la mention « roman » sur la couverture. Si ces trois pages déchirent tout, je le suis jusqu’au bout. Prenez le dernier récit de Caprice de la reine, Trois sandwiches au Bourget. Echenoz suit le personnage dans ses allers et retours entre son domicile et Le Bourget, une banlieue grise de Paris, poquée comme toutes les banlieues grises du monde. Les phrases sont impeccables mais le début est plat, sans couleurs, sans main tendue au lecteur qui pourrait perdre pied. Puis ces deux phrases : « Ensuite, j’ai mis pas mal de temps à trouver l’organe de presse que je cherchais, qui est un quotidien vaguement de gauche et dont un seul exemplaire se trouvait au rez-de-chaussée du présentoir, presque invisible alors que toute la presse d’extrême-droite y bombait le torse à une tribune d’honneur. Cette observation m’a contrarié. » Voilà. C’est la manière Echenoz. L’humour fin, un peu anglais, le rire sous cape d’un bum génial. Plus loin il résume l’histoire du cinéma l’Aviatic en une longue phrase qui prend tout jusqu’à la chute du paragraphe. Rebelote avec l’église du Bourget, dont il nous livre l’histoire à travers les siècles et les guerres en une page. J’avais retrouvé le maître, en forme, en humour et en couleurs ; sa phrase précise et à « chute », comme on dirait « la chute d’une nouvelle ». Jean Echenoz ne perd pas son temps ni son lecteur, chaque chose est à sa place exacte. Au feu craché et au volcan, il oppose la puissance d’une phrase assurée, mature et moderne, dégagée des effets faciles de la vulgarité. Echenoz ne fait rien comme les autres, il fait comme il veut, et c’est beau.

 

Il nous arrive tous, j’imagine, de marquer les livres que nous avons aimés et que nous relirons. Cette nuit-là, à Bordeaux, après avoir reçu sur mon téléphone français un message qui m’a fait plaisir, j’ai rédigé dans les marges du recueil d’Echenoz le début d’un courriel. Cette réponse, que je n’ai pas encore envoyée, est tatouée sur la peau du livre.

Caprice de la reine

Jean Echenoz Minuit Paris, 2014, 128 pages

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