Faire ses classiques

Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir

Italo Calvino l’a dit et bien dit, déjà: « Les classiques sont des livres qui, quand ils nous parviennent, portent en eux la trace des lectures qui ont précédé la nôtre. » Ces livres, poursuivait l’Italien dans sa réflexion Pourquoi lire les classiques, « traînent derrière eux la trace qu’ils ont laissée dans la ou les cultures qu’ils ont traversées (ou plus simplement dans le langage et les moeurs) ». Pourtant, s’entendre sur les ouvrages essentiels n’est pas si simple… Discussion.

Qu’est-ce donc qu’un classique ? La question est plus élémentaire que la réponse. « Pendant longtemps, on a pensé que les classiques pouvaient être l’objet d’un consensus, qu’on pouvait s’entendre sur les grands auteurs, les grands textes à lire, indique en entrevue au Devoir Benoît Melançon, professeur et directeur du Département des littératures de langue française à l’Université de Montréal. Il y a trois cents ans, c’était facile : les classiques, c’étaient les auteurs grecs et latins, et voilà la question réglée ! Au fil du temps, on s’est aperçu que chaque tradition nationale voulait avoir ses classiques : on a confié à l’école le rôle de les nommer, de les créer. » D’où l’amusante réduction, attribuée à Roland Barthes mais qui existait déjà au XVIIe siècle : « Les classiques, c’est ce qu’on enseigne dans les classes. » Le professeur Melançon, lui-même spécialiste du XVIIIe siècle, poursuit : « Plus on avance dans le temps, plus il y a d’oeuvres dans lesquelles choisir ; et des choses sont apparues qui n’existaient pas quand les littératures nationales ont commencé à se poser cette question des classiques. »

 

Et donc, quelle réponse donne-t-on maintenant ? « Quand un livre devient classique, c’est essentiellement parce qu’il trouve des lecteurs à une autre époque, parce que les lecteurs de ce moment-là se posent des questions auxquelles l’oeuvre correspond. Ce n’est pas lié à des qualités intrinsèques du livre, sur lesquelles de toute façon personne n’arriverait à s’entendre : c’est lié à la concordance entre un texte et ses lecteurs à un moment dans l’histoire. » Ou à des moments différents.

 

Un exemple ? Madame Bovary. « C’est un texte de Flaubert qui, quand il paraît en 1857, est assez mal reçu, qui a le malheur de raconter une histoire somme toute banale pour l’époque — un adultère dans une ville de province, parfaitement attendu. Mais qui a cette drôle de caractéristique de ne pas trancher moralement, de ne pas dire que c’est mal, cet adultère, contrairement à d’autres romans sur le même sujet de la même époque. Alors que cette leçon morale correspondait à une certaine définition de la littérature en 1857, au XXIe siècle on ne lit pas généralement de littérature pour se faire dire quoi penser. On aime bien maintenant que ce soit indécidable, que ce soit au lecteur de se faire son idée. Madame Bovary est devenu au fil du temps un classique parce que le livre correspond à notre façon à nous de réfléchir à la littérature. »

 

Néoclassiques

 

Ce rapport au temps, cette perspective donnée par les siècles passés s’est télescopée, rapetissée. Dans une société jeune comme celle du Québec, on peut même penser que les classiques font un retour vers le futur. « En littérature québécoise, on va enseigner beaucoup plus des oeuvres contemporaines qu’anciennes. Alors qu’en France il y a des couches successives de lecture qui font qu’on peut mieux suivre l’évolution. Les classiques, ici, on a le nez collé dessus. On peut à peu près arriver à trouver quatre ou cinq noms essentiels du Québec sans trop se chicaner — Anne Hébert, Réjean Ducharme, Gabrielle Roy, Gaston Miron —, mais si on passe à 10 noms, ça va devenir plus dur. Les textes plus anciens, et il y en a, sont d’une autre tradition de lecture. »

 

Aux Presses de l’Université de Montréal, Benoît Melançon oeuvre également comme directeur scientifique et travaille entre autres à la Bibliothèque du Nouveau Monde, une collection de « fondamentaux de la littérature québécoise ». « On y voit une fracture très nette entre les textes plus anciens, comme ceux de la Nouvelle-France qu’on lit aujourd’hui beaucoup pour leurs valeurs documentaires mais qu’on ne va pas aborder dans les écoles, et les contemporains », analyse Benoît Melançon. Lui-même se dit fortement historien dans ses lectures, et croit qu’on peut reculer plus loin avec plus d’enthousiasme. « Est-ce qu’on a besoin de lire des textes du passé pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui ? Oui. On peut très bien lire des textes de Lahontan […] en se posant la question de l’altérité, pour comprendre des états de société qui nous sont parfaitement étrangers. C’est une question d’aujourd’hui qu’on peut poser à des textes anciens. »

 

Explorateur, le troisième baron de Lahontan, Louis Armand de Lom d’Arce (1666-vers 1710), eut une carrière militaire ordinaire mais des voyages alors extraordinaires, qui le menèrent des Grands Lacs au fleuve Mississippi. Il fit littérature de ses observations du mode de vie des autochtones, de ses rencontres avec eux.

 

Une impression de déjà lu

 

Pour Benoît Melançon, on connaît souvent nos classiques sans le savoir, captés presque par osmose. « On est entouré de phrases qui proviennent des classiques, qu’on utilise dans toutes sortes d’aspects de la vie quotidienne, sans y réfléchir. Les classiques ont toujours été transmis par petites bribes, par fragments. » Ainsi, illustre le chercheur, pas besoin d’avoir lu Le procès pour savoir que, si quelque chose est kafkaïen, mieux vaut éviter de s’y plonger sans avoir prévu quelques semaines de patience. Le « marivaudage », le « sadisme », avoir un esprit « voltairien », autant d’exemples dans la langue de termes connotés qui dirigeront, si elle se fait, la lecture. « L’exemple québécois, c’est lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il est « séraphin ». La personne qui s’attaquera un jour à Un homme et son péché [de Claude-Henri Grignon] saura déjà que ce personnage sera présenté négativement. »

 

Le professeur s’amuse d’ailleurs à déposer sur son blogue Curiosités voltairiennes coupures de presse — Le Devoir y fait bonne figure —, extraits de livres d’hier ou aujourd’hui, tweets et autres communications qui portent la trace de l’auteur des Lumières. « Il y a même un verger qui s’appelle Quelques arpents de pommes, il faut le faire… », dit-il en rigololant. « La lecture d’un classique est précédée de tout ce que vous en avez déjà entendu, par bribes, qui vous donnera l’impression de l’avoir déjà lu. »

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Quels sont les classiques d’aujourd’hui?

Il est absolument impossible de prédire ce qui deviendra un classique, estime le professeur de littérature Benoît Melançon, même s’il est amusant de se livrer à l’exercice. « Les exemples sont nets : personne ne pensait que Candide deviendrait un classique. Voltaire lui-même disait que c’était une couilllonnerie. Il ne reconnaissait pas la paternité de ce texte trop ironique, trop méchant, dans un genre pas très légitime. Il n’avait pas idée de passer ainsi à la postérité. Flaubert ne savait pas que Madame Bovary deviendrait un classique. Notre époque va produire des classiques, c’est certain, mais impossible de déterminer lesquels. On verra au fil des ans ce qui va rester. Qui va avoir besoin des œuvres d’aujourd’hui dans cent ans ? Et de quelles œuvres d’aujourd’hui ? Celles dont on n’aura pas besoin alors, on va les oublier. »