Un classicisme juif pour tous

Les auteurs voient le judaïsme comme une civilisation qui a <em>«laissé sa marque sur toute l’humanité»</em>.
Photo: Agence France-Presse (photo) Daniel Bar-On Les auteurs voient le judaïsme comme une civilisation qui a «laissé sa marque sur toute l’humanité».

Lorsque nous lisons untexte, « nous le créons à notre image », affirment avec profondeur l’écrivain israélien Amos Oz et sa fille, l’historienne Fana Oz-Salzberger, dans Juifs par les mots. C’est surtout vrai de la lecture d’un classique comme la Bible hébraïque, devenue l’Ancien Testament des chrétiens. Selon nos auteurs, chacun peut, grâce au charme du texte, découvrir alors en soi-même une judaïté laïque insoupçonnée.

 

Tous deux d’origine juive mais incroyants, les deux auteurs présentent leur« vision personnelle d’une dimension centrale de l’histoire juive : les rapports des Juifs avec les mots », et non avec la religion. En voyant le judaïsme comme « une civilisation » qui a « laissé sa marque sur toute l’humanité », ils ont l’audace de formuler cette définition : « Tout humain assez cinglé pour se qualifier de Juif est juif. »

 

Tradition d’insolence

 

Leur irrévérence à l’égard de l’orthodoxie rabbinique, ils la puisent dans la savoureuse tradition de la chutzpah, mot yiddish qui, dérivé de l’hébreu, signifie « insolence ». Pour montrer, même dans ses déviations les plus fascinantes, la continuité de la parole juive, issue de la Torah, de la Mishna et du Talmud, ils n’hésitent pas à citer Woody Allen : « Non seulement Dieu n’existe pas, mais essayez donc de trouver un plombier le week-end. »

 

Par les mots seuls, une parenté secrète relierait tous les Juifs. Dans leur essai, écrit en version originale en anglais bien que l’hébreu moderne soit leur langue maternelle, Oz et Oz-Salzberger précisent : « La non-orthodoxie juive resta fidèle à sa manière à la tradition, négociant ses divers caps entre Moïse et la modernité. » Dans la chaîne qu’elle constitue, ils rangent Martin Buber et Emmanuel Levinas, situent un peu à l’écart Marx, Freud, Einstein, Derrida, ne négligent pas les électrons libres que sont Jésus et Spinoza.

 

La place des écrivains ? On aurait souhaité que les auteurs la soulignent plus, qu’ils scrutent, par exemple, le lien hallucinant que le grand romancier autrichien d’origine juive Hermann Broch tisse, dans La mort de Virgile (1945), entre judaïsme, christianisme et paganisme en réponse à l’horrible étroitesse d’esprit du nazisme.

 

Mais ils se rachètent en s’extasiant devant la beauté mystérieuse de ce questionnement biblique : « Quelle est la voie du vent ? » En outre, compte tenu de la propension des Juifs à la névrose, observée par Freud, ils ont du flair pour déceler chez les écrivains contemporains de souche israélite, de Primo Levi à Philip Roth, la modernité « de l’angoisse existentielle, de la nervosité nomade, du multilinguisme et de l’aptitude à la médiation ».

 

Lorsqu’ils déclarent que « les Juifs et leurs mots sont infiniment plus que le judaïsme », comment ne pas les croire ? Ils donnent la preuve qu’en marge de l’héritage gréco-latin il y a, au moins, un classicisme qui ne meurt pas.

Collaborateur

Juifs par les mots

Amos Oz et Fania Oz-Salzberger
Traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra
Gallimard
Paris, 2014, 288 pages

JUIFS PAR LES MOTS

Amos Oz et Fania Oz-Salzberger Traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra Gallimard Paris, 2014, 288 pages