Stendhal, le classique malgré lui

Stendhal a laissé de multiples notes sur à peu près tout.
Photo: International Portrait Gallery Stendhal a laissé de multiples notes sur à peu près tout.

Tout le monde sait que Stendhal écrivit La chartreuse de Parme en cinquante-deux jours, du 4 novembre au 26 décembre 1838. Son roman, il le dicta. Sa méthode consistait à ne pas en avoir. Il relisait ce qu’il avait inventé la veille et poursuivait. D’où les répétitions de mots, les négligences, la fin bâclée. Lorsque Balzac salue la publication du roman, Stendhal est ravi. Parvenu à la mi-cinquantaine, obtenait-il de son vivant cette consécration dont il avait craint qu’elle ne fût que posthume ? Le créateur de la Comédie humaine est célèbre, lui ne l’est pas. Il consacre quelques jours à tenter de tenir compte des remarques que lui adresse Balzac en même temps que son bon mot. Il abandonne rapidement ce projet, préférant peiner sur Lamiel, qu’il ne parvint jamais à terminer. Stendhal aime écrire. Peaufiner ? Pas tellement.

 

Dans la Bibliothèque de la Pléiade paraît le tome III et dernier des Oeuvres romanesques de Stendhal. Pour cette édition, on a suivi l’ordre chronologique de l’écriture des oeuvres. Aussi ne faut-il pas s’étonner d’y trouver des nouvelles dont certaines font partie de ce que l’on a toujours connu comme Chroniques italiennes et qui ne parurent sous ce titre que longtemps après la mort de leur auteur. Il est évident que, pour le lecteur de 2014, La chartreuse de Parme est la pièce maîtresse du livre. Lamiel et L’abbesse de Castro sont loin d’être négligeables, mais ne s’adresseraient qu’à des beylistes convaincus.

 

Pour moi, quiconque lit les premières pages de Lachartreuse sans être traversé par une vision du bonheur ne sait pas rêver et ignorera toujours le plaisir qu’il y a à être bercé par une prose sans afféterie. Pas besoin d’être bonapartiste pour se laisser entraîner par une écriture directe, une écriture qui ne cherche pas à faire du style. « La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six millions… Ces soldats français riaient et chantaient toute la journée ; ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept, passait pour l’homme le plus âgé de son armée. »

 

Diariste

 

Stendhal, qui abhorrait Chateaubriand et le style romantique en général, a laissé de multiples notes sur à peu près tout. Celle-ci par exemple écrite en marge d’un exemplaire de Promenades dans Rome : « Dimanche, 6 avril 34. Jeune fille assassinée à côté de moi. J’y cours, elle est au milieu de la rue et auprès de sa tête un petit lac de sang d’un pied de diamètre. C’est ce que M. V. Hugo appelle être baigné dans son sang. »

 

Se méfier de l’enflure romantique ne veut pas dire qu’on a le coeur sec. Il y a de la folie, de la déraison dans La chartreuse. Fabrice n’a rien du parvenu calculateur qu’est le Julien Sorel dans Le rouge et le noir. Et que dire de la Sanseverina, cette femme qui « n’agit jamais avec prudence, qui se livre tout entière à l’impression du moment, qui ne demande qu’à être entraînée par quelque objet nouveau ». Ce portrait de femme libre n’est pas fréquent dans la littérature du XIXe siècle. Stendhal la dépeint sans recourir à quelque théorie. En amateur de femmes fasciné.

 

On aura compris que j’aime ce roman, que je relis tous les cinq ans. Force m’est d’avouer toutefois que je lui préfère le Stendhal de La vie de Henry Brulard. Les écrits autobiographiques conviennent à merveille à un auteur qui écrivait surtout pour lui. Et pour « cent lecteurs point moraux, point hypocrites », avance-t-il aussi. « Ce qui excuse Dieu, c’est qu’il n’existe pas », disait-il à Prosper Mérimée qui le rapporte dans H. B. N’est-ce pas là du Ambrose Bierce ou du Oscar Wilde avant l’heure ? De même, les lettres qu’il adressait à sa jeune soeur Pauline sont-elles étonnantes pour un écrivain de l’époque. Il la prie de ne pas perdre son temps à des travaux de broderie et à leur préférer des lectures. Mêmes remarques à propos du mariage, la mettant en garde contre les influences religieuses qui asservissent les femmes.

 

Quand je lis Stendhal ou Diderot, il m’arrive parfois de me demander s’il est opportun de les préférer le temps d’une lecture à un roman dans l’air du temps. Pas longtemps. J’aime suivre mes penchants. Je serais d’avis en la matière qu’il en va selon son tempérament. Comment expliquer que je lise Racine avec plaisir alors que les romans de Barbey d’Aurevilly ou de Léon Bloy me tombent des mains ? Je me méfie comme de la peste de ces pantins agités par la mode qui ne jurent que par la nouveauté, mais je crois du même coup qu’il y a une limite aux contraintes.

 

Ce qui m’amènerait à dire que Stendhal romancier est presque un contemporain. Le diariste, celui qui dit « je », celui qui multiplie les notes, le voltairien ému, le solitaire amoureux malchanceux et néanmoins chantre de la beauté féminine, celui-là est autant de notre époque que le prochain Prix Goncourt. Il m’aiderait en quelque sorte à m’adapter aux contraintes que le temps ajoute aux oeuvres.

Collaborateur

Oeuvres romanesques complètes. Tome III

Stendhal
Bibliothèque de la Pléiade
Gallimard
Paris, 2014, 1498 pages

OeUVRES ROMANESQUES COMPLÈTES Tome III

Stendhal Bibliothèque de la Pléiade Gallimard Paris, 2014, 1498 pages