Le coeur aux ouvrages

«Les gens ont une notion romantique comme quoi “ça fera plus de livres à la bibliothèque”. Ce n’est pas ça, ce n’est pas une question de quantité. Ça prend des livres à jour, capables de répondre aux besoins de toutes les clientèles. »
Photo: Jacques Dostie «Les gens ont une notion romantique comme quoi “ça fera plus de livres à la bibliothèque”. Ce n’est pas ça, ce n’est pas une question de quantité. Ça prend des livres à jour, capables de répondre aux besoins de toutes les clientèles. »

La nouvelle bibliothèque de Lac-Mégantic « sent le neuf ». Rayonnages impeccables, bouquins classés à l’équerre dirait-on, plancher de bois luisant : mais pour ouvrir la Médiathèque Nelly-Arcan, dans l’édifice rénové et pimpant de l’ancienne fabrique de lingerie féminine Canadelle, il a fallu trier des dizaines de milliers de dons. Visite d’une biblio pleine, en quelque sorte, de livres cadeaux.

Lac-Mégantic — C’est une bibliothèque de la générosité, faite de dons venus du Québec comme de l’autre côté de la frontière. Ils étaient nombreux et faisaient la file dimanche pour la visiter. Et se réinscrire — 1000 abonnés revenus en quelques jours, alors qu’en 2013 la biblio en comptait 2500, pour une population de 6000 habitants — puisque toutes les données sont parties en fumée un certain 6 juillet, quand un train de pétrole fou a déraillé en plein centre-ville. « C’étaient des retrouvailles, raconte avec l’énergie de la passion Lucie Bilodeau, bénévole membre du CA et de l’hyperactif comité de relocalisation. Y’a pus de place en ville pour se retrouver. Y’avait le Dollarama et le Musi-Café… Ici, ça se serrait dins bras dimanche. Ça arrivait à 14 h. On s’est dit : ça va rouler. Pantoute. Y’étaient encore là à 16 h 10. Y se parlaient, se prenaient, s’embrassaient. » Jusqu’à créer un heureux problème de gestion de succès, entre autres dans la salle des enfants — X-box, lecteur DVD, quatre tablettes, gracieuseté du club des Lions, et quelques milliers de livres.

 

Quelques milliers, parmi les 35 000 documents déjà sur les étagères, surtout donnés. Parce qu’un « flou artistique » entoure encore les possibles remboursements des assurances, le directeur Daniel Lavoie a préféré aller de l’avant, reconstruire la bibliothèque sans attendre la clarification de la situation. Les bons Samaritains ont été nombreux. Mais leurs élans, si on écoute les histoires des employés et des bénévoles, n’ont pas toujours été simples à gérer.

 

En masse

 

Imaginez. L’Université Laval, par l’entremise de son association étudiante, a envoyé 30 palettes — en « langage de transporteur », ce sont 50 000 livres. La directrice des éditions XYZ, Dominique Lemieux, a organisé une collecte auprès de diffuseurs et d’éditeurs : 15 palettes de livres. Un Sherbrookois a légué sa collection, impeccable, de 1500 bandes dessinées. BAnQ a envoyé des titres québécois ; les musées, des livres d’art, des catalogues d’exposition, des monographies. Sans compter toutes les petites collectes, d’organismes ou d’individus. « On a aussi des éditeurs qui ont donné des livres, mais à 700 ou 800 exemplaires pour chaque titre, indique le directeur. Des invendus, je ne sais pas. On les a redistribués aux écoles et aux garderies. » D’autres bouquins en excès seront donnés à Cultures à partager. « Ça a fait le bonheur de plusieurs. » Tout en complexifiant énormément le travail de l’équipe.

« Y’a deux volets à la générosité, indique Lucie Bilodeau, en pesant ses mots. C’est plate ce que je vais dire, mais le plus dur, ç’a été l’arrivée en masse des livres. On a perdu le contrôle. Sérieusement. Toute la ville était désorganisée. On cherchait des locaux. On a su par la télé que la Ville de Québec nous faisait envoyer deux camions de 45 pieds de livres. Arrivés, les gars ont ditEspace flexible: “Videz ça pendant qu’on va dîner. Nous autres, on repart avec nos trucks.” La madame TVA filmait, fallait sourire. Pis c’était pas toute du beau. Des Petit Robert trop vieux, qui tiennent avec du tape gris… Des Protégez-vous de j’sais pas quelle année… Y’a beaucoup de gens qui en ont profité pour vider leurs vieux stocks. T’as un laps de temps limité pour gérer ça. Tu peux pas payer trop d’entrepôts. On s’est fait passer des roulottes, mais l’automne s’en venait, et l’hiver allait maganer les livres…Espace flexible»

​Certains ouvrages, précise Daniel Lavoie, tombaient en morceaux dès qu’on les ouvrait. Il a vu des manuels scolaires des années 50, des atlas avec l’URSS et les deux Allemagnes, de la psycho pop, «Espace flexiblede l’ésotérisme et des anges, assez pour remplir tous les rayonsEspace flexible», et beaucoup, beaucoup, beaucoup trop d’exemplaires de certains best-sellers de «Espace flexibleMarie Laberge, Danielle Steel, Janette Bertrand, Michel David, Mary Higgins Clark, Au nom du père et du filsEspace flexible»…

 

« Les citoyens sont attachés à leurs livres, explique Stéphane Legault, président de l’Association des bibliothèques publiques du Québec et bibliothécaire en chef à Boisbriand. Ils ne veulent pas les envoyer au recyclage, ils aiment qu’ils aient une deuxième vie. Il reste une valeur sentimentale aux livres qui fait qu’on ne veut pas qu’ils meurent tout de suite. Mais la majorité de ce qu’on reçoit en dons, quand on est une bibliothèque, est inutilisable. Les gens ont une notion romantique comme quoi “ça fera plus de livres à la bibliothèque”. Ce n’est pas ça, ce n’est pas une question de quantité. Ça prend des livres à jour, capables de répondre aux besoins de toutes les clientèles. »

 

Cette manne qui a déferlé sur Lac-Mégantic a obligé les bénévoles à réagir, souvent dans l’urgence. Il y eut de grandes corvées de tri, où chaque livre a été examiné et évalué. Le directeur en a fait, parfois assis au sol d’un entrepôt, et plus intensivement de juillet à mars. Une petite librairie, « notre vente de feu », comme le souligne avec une ironie noire Daniel Lavoie, a permis de vendre d’août à novembre pour 16 000 $ de livres à 50 ¢ ou à 1 $. « Y’a des gens qui venaient quasiment tous les jours. On recevait des dons presque quotidiennement. Faut dire que ça faisait presque un an qu’il n’y avait plus de librairie. »

 

Le résultat aura valu tous ces efforts. Même si la bibliothèque est encore déséquilibrée. Les rangées de généalogie demeurent vides. «Espace flexibleIl manque des classiques, la philoEspace flexible; les Grecs anciens, j’ai presque rien, liste Daniel Lavoie. Le documentaire, les essais. Les sciences exactes, c’est maigreEspace flexible: la section voyage est plus large. Les DVD, j’en ai seulement 900, on en avait 4000.Espace flexible» Il y a aussi de petits bogues à réparer dans le système informatique, le tournant numérique à achever. «Espace flexibleL’entrepôt De Marque nous avait promis 300 titres numériques, mais ça reste à confirmer.Espace flexible» Il reste aussi les supports à vélo et les cendriers à installer, «Espace flexiblemais ça, c’est la Ville qui s’en occupe, rappelle Lucie Bilodeau, pis mettons qu’ils ont d’autres priorités. Et on a une médiathèque ouverte.Espace flexible» Et ils en sont fiers.

 

« Moi, je me donne corps et âme ici, poursuit Mme Bilodeau, faque je le vois pas », le deuil, le premier anniversaire qui approche. « C’est ça que je souhaite au monde, de se trouver… quelque chose. Quelque chose à faire. Et la médiathèque, ce que ça dit, c’est faites-nous confiance. Faites confiance aux gens. On va reconstruire. »

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