Mieux vaut tard

Je n’ai pas encore rencontré une personne qui aurait conservé un mauvais souvenir de sa lecture de Rosa candida, d’Audur Ava Ólafsdóttir. Ce roman qui nous parlait d’une Islande méconnue et de personnages ingénus avait, et a, ce qu’il faut pour séduire les lecteurs de tous les horizons, à la fois les distraits qu’appâtent les best-sellers et les autres qui estiment que tout a déjà été écrit et qu’on gagne à relire ses classiques.

 

Puis, il y a eu pour les francophones que nous sommes L’embellie (Zulma, 2012), roman dans lequel le charme jouait toujours. Quelle merveilleuse idée que de présenter ce personnage féminin qui n’aime pas tellement les enfants s’enfuyant dans une nature déchaînée avec un petit garçon autiste!

 

Dans L’exception, Audur Ava Ólafsdóttir nous présente dès la première page de son roman ce qui en sera le sujet. Une femme apprend de la bouche de son mari qu’il la quitte pour vivre avec l’homme qu’il aime. Il fait sa révélation la veille du Premier de l’an pendant qu’il verse le champagne. Le couple vit ensemble depuis onze ans. Ils ont deux jumeaux de deux ans et demi. Le lâcheur s’appelle Flóki, porte le même prénom que son amant, au reste ami du couple.

 

Flóki, qui a longtemps tergiversé, n’hésite plus. Il prend ses cliques et ses claques dans l’heure. Il adore ses enfants, ne déteste vraiment pas sa femme, mais il lui devient impératif de commencer sa nouvelle vie un 1er janvier. Devant l’éblouissement de l’amour rien ne tient plus.

 

La femme abandonnée subit la situation avec un presque stoïcisme. Il faut dire qu’elle a comme voisine une naine qui partage son temps entre sa profession de conseillère « familière et conjugale » et la rédaction de polars à titre anonyme. Perla devient donc par la force des choses une confidente de choix. Une étrange amie qui ne se gêne pas pour donner des avis dans lesquels la compassion a peu de place. « Si je lui avais répondu que je souffrais, dit la narratrice, elle m’aurait rétorqué que la souffrance alliée au désir était précisément à la base de toute créativité. »

 

Point de pathos

 

Comme Perla est aussi romancière, il n’est pas étonnant que notre femme laissée pour compte estime que son amie pourrait ajouter « On se souvient de la souffrance l’espace d’une demi-journée ; c’est le poète qui lui confère sens et durée ». Le lecteur qui se serait attendu au récit attendrissant d’un amour trahi sera déçu par le ton même du roman.

 

L’exergue de Nietzsche éclaire le tout. « Nous voulons être les poètes de notre vie et d’abord dans les choses les plus modestes et les plus quotidiennes », écrit-il dans Le gai savoir. Audur Ava Ólafsdóttir, elle, parle toujours du quotidien, mais en y relevant ses aspects les plus incongrus. Si les deux jumeaux du couple sont évoqués avec bonheur, s’ils ont une présence qui ne doit rien à la convention, étant bien réels, ils ne nuisent en rien à l’entrée dans la trame romanesque du père génétique de l’héroïne, personnage aussi peu vraisemblable qu’il soit possible d’imaginer. Si notre romancière nous entraîne avec bonheur dans ce développement qui pourrait paraître pour le moins inusité, c’est justement parce qu’elle a choisi dans sa description de la trahison amoureuse de ne pas avoir recours au pathos. Perla devient, à mesure qu’on lit L’exception, la conscience de notre romancière, celle qui la regarde écrire et qui donne son avis sur la conduite de l’intrigue. Et sans lourdeur aucune.

 

Ai-je ressenti l’envoûtement que m’avait procuré Rosa candida ? Je n’en sais rien. Il faudrait que je consulte Perla pour en décider. Attendre onze ans comme Flóki ? J’en suis incapable. Quand un livre me plaît, j’en parle toutes affaires cessantes.

 

Avant de te connaître, j’étais plutôt porté sur les hommes. Mais quand même disposé à essayer avec une femme.

Collaborateur

L’EXCEPTION

Audur Ava Ólafsdóttir Traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson Zulma Paris, 2014, 338 pages