Coureurs des bois, des rivières, du Far West

Photo: Archives Le Devoir

Hollywood a magnifié depuis longtemps des personnages historiques anglo-saxons issus du peuple et déjà, par leur légende, enchanteurs du Nouveau Monde : Daniel Boone, Davy Crockett, Kit Carson, Buffalo Bill… Convaincus que des Français et leurs descendants canadiens sont allés encore plus loin dans la transfiguration populaire du continent, Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, dansIls ont couru l’Amérique, nous révèlent ces magiciens méconnus.

Voilà le tome ii des Remarquables oubliés, dont le premier volume faisait, en 2011, découvrir quinze femmes qui, même si les historiens les ont négligées, « ont fait l’Amérique ». L’anthropologue Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, partageant un admirable talent de conteur, préfèrent aux grands personnages officiels des « femmes briseuses de conventions » et des « hommes libres » qui prouvent que l’histoire, enfin démocratisée, devient le bien de tous.

 

C’est ce dont témoignent les quatorze nomades du Nouveau Continent qu’ils nous dépeignent ici : « coureurs des bois », bien sûr, mais aussi « hommes des montagnes, cavaliers des plaines, muletiers, navigateurs des glaces et commerçants des déserts ». Le premier d’entre eux, Étienne Brûlé (mort en 1633), explorateur et aventurier, décida tout bonnement de s’ensauvager. Il adopta le mode de vie des Amérindiens, profita de leur liberté sexuelle et apprit leurs langues.

 

Premier Européen à se comporter de la sorte en Amérique du Nord et à atteindre les Grands Lacs, il plongea si bien à l’intérieur du continent, à la fois physiquement et mentalement, que les Hurons, dans un geste peut-être rituel, le mangèrent ! Sa mort énigmatique amène nos deux auteurs à nous faire rêver à l’étrange profondeur des cultures animistes des Amérindiens, d’autant que les coureurs des bois qu’ils décrivent deviennent, selon l’expression de l’époque, « plus sauvages que les sauvages ».

 

Pirates, Indiens, cow-boys

 

Jean de Brébeuf (1593-1649), le missionnaire jésuite lettré que citent nos conteurs, considère, à la vue du festin des morts qu’organisent les Hurons en exhumant les cadavres pour les couvrir « de belles robes de castor toutes neuves », qu’il n’existe pas « une plus parfaite représentation de ce que c’est que l’homme ». Les autochtones, chez qui les guerriers, faits prisonniers par une tribu ennemie, chantent pour accueillir la mort, dans les supplices qu’on leur inflige, donnent des leçons de courage et de mystique à la chrétienté.

 

L’interprète Guillaume Couture (1618-1701), intermédiaire fraternel entre ses compatriotes français et les Amérindiens, l’explorateur canadien Louis Jolliet (1645-1700), découvreur du Mississippi et cartographe à qui le poète Alain Grandbois consacrera son livre Né à Québec (1933, réédité aux PUM en 2003), initient, à leur tour, l’Europe à l’imaginaire démesuré de l’hinterland nord-américain.

 

Au sujet de Pierre Le Moyne d’Iberville (1661-1706), natif de Montréal, Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque prennent le contre-pied des historiens qui ont affadi sa mémoire en pensant l’enjoliver. Ils n’hésitent pas à soutenir que l’imbattable pourfendeur d’Anglais ne fut, de la baie d’Hudson aux Antilles, rien de moins qu’un pirate ! À ceux qui préfèrent parler d’un corsaire au service du roi de France, ils signalent, avec justesse, que la frontière entre un corsaire et un pirate « était floue et facile à franchir ».

 

À la différence des militaires français, d’Iberville s’inscrit dans un courant canadien que singularise un esprit d’indépendance inspiré des Amérindiens. À sa suite, le Trifluvien Pierre Gaultier de La Vérendrye et ses fils font, allant vers les Rocheuses, reculer les limites géographiques. Toussaint Charbonneau, né à Boucherville, et sa compagne autochtone guident, dès 1804, la fameuse expédition de Lewis et Clark, dans des territoires encore sous l’emprise autochtone, pour que les États-Unis s’étendent jusqu’au Pacifique.

 

Le Montréalais Gabriel Franchère tient en français, de 1810 à 1814, un journal de la conquête états-unienne du nord-ouest de l’Amérique. Né à Saint-Justin, en Mauricie, François-Xavier Aubry (1824-1854), parti du Missouri, parcourt le Far West sur la piste de Santa Fe, au Nouveau-Mexique, et définit, à la vitesse de l’éclair, la topographie du sud-ouest des États-Unis où errent les Apaches et les Comanches.

 

Fidèle à la tradition des aventuriers venus de la vallée du Saint-Laurent, Aubry conclut la paix avec un chef apache. Mais ce geste, éloigné de l’uniformisation états-unienne qui s’apprête à effacer toute diversité culturelle, coïncide avec l’évocation par Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque du « nuage de poussière » où disparaît le cow-boy par excellence, à la ceinture fléchée invisible.

 

Une autre Amérique, plus folle, plus contrastée, plus fraternelle, était possible. Elle renaît toujours lorsque l’histoire, pour être immensément plus vraie, devient un conte.

Collaborateur

1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 5 mai 2014 03 h 25

    Beaux livres...

    Beaux livres rendus par un bel article.
    Avec une conclusion des plus évocatrices d'espoir.
    Merci Monsieur Lapierre !