Il y a cent ans, on tua Jaurès

Le centenaire, cette année, du déclenchement de la Première Guerre mondiale est aussi celui de l’assassinat de Jean Jaurès par un compatriote nationaliste. Le mobile du crime ? Le penseur politique français, unissant patriotisme, internationalisme et pacifisme, s’opposait au conflit avec éloquence et logique. Si l’oligarchie capitaliste, comme il le déclara, « porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l’orage », la paix, elle, viendra du peuple.

 

Voilà ce qu’a compris on ne peut mieux Bruno Fuligni dans sa vibrante anthologie commentée Le monde selon Jaurès. L’écrivain et historien montre que le mouvement social et l’élan national ne font qu’un pour l’orateur intarissable qui, tout en sueur, après un discours de trois heures sans notes, devait se changer. La ferveur des travailleurs ne se divise pas et rassemble l’humanité par-delà les frontières. Elle est source de paix.

 

Docteur en philosophie, dreyfusard, fondateur du quotidien L’Humanité, Jean Jaurès (1859-1914) s’illustre surtout comme député socialiste. Il désembourgeoise l’héritage révolutionnaire et républicain au point d’affirmer que « la liberté, c’est l’enfant de la classe ouvrière, née sur un grabat de misère. » Selon lui, patrie et humanité s’interpénètrent. Sur un ton prophétique, il lance : « C’est dans le prolétariat que le verbe de la France se fait chair. »

 

Lois sociales

 

Fuligni a su discerner dans l’union patriotique des classes qu’exalte l’orateur « une étonnante préfiguration de la Résistance ». Jaurès ne se contente pas d’encourager le patriotisme défensif, nullement offensif. Partisan, dès 1892, de mineurs en grève, il soutient que des lois sociales « referont seules l’unité de la patrie, en faisant disparaître les classes ».

 

Jaurès apostrophe la droite nationaliste qui se targue d’être, à l’encontre de la gauche qu’il incarne, le seul dépositaire authentique de la tradition française. Il proclame : « Nous avons, nous aussi, le culte du passé… C’est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux ; nous en avons pris la flamme, vous n’en avez gardé que la cendre. »

 

Lui, libre penseur mais spiritualiste, champion de la laïcité mais admirateur de « l’universelle possibilité du relèvement » que le christianisme a enseignée au monde, il reproche à l’Église, fermée au progrès et à la démocratie, d’être infidèle à l’évangélique « promesse de vie que les révolutionnaires de la pensée et de l’action n’ont jamais égalée ».

 

Pourtant, une autre grande figure française sensible à la dimension sociale du christianisme, Charles Péguy, mort lui aussi en 1914, cette fois à la guerre, accuse l’orateur d’être, à cause de son pacifisme et de son internationalisme, « un agent du parti allemand ». C’est dire à quel point Jaurès, tribun de « l’unité humaine », comme le présente Fuligni, restait un prophète solitaire devant un nationalisme qui, inconciliable avec cette unité, aveuglait même les meilleurs.


Collaborateur

LE MONDE SELON JAURÈS Polémiques, réflexions, discours et prophéties

Bruno Fuligni Tallandier Paris, 2014, 224 pages