Quelques livres en trop

Photo: Illustration: Christian Tiffet

De la surproduction de livres au Québec ? Personne n’utilise ce mot, car il faudrait ensuite pointer les livres qui n’auraient pas dû voir le jour… Mais la surimpression, par contre, est une caractéristique du fonctionnement de la chaîne du livre. Car il est impossible, même avec un flair d’éditeur affiné, d’estimer pile-poil le nombre d’exemplaires d’un livre qui sera désiré par les lecteurs. Vaut mieux donc imprimer plus, au cas où…

 

Résultat ? La pratique du pilonnage. La destruction des exemplaires d’un bouquin lorsque la quantité dépasse les espoirs de ventes. Le sujet est honni dans le milieu, quasi tabou, peu étudié — il est à peu près impossible de trouver des statistiques québécoises sur le sujet, et on doit s’appuyer sur des chiffres français et américains —, et demeure émotif, surtout chez les auteurs, on le comprendra. Et ce, même si presque tous les éditeurs s’adonnent au pilonnage, à peu près partout où le marché du livre s’est développé et industrialisé.

 

Pourquoi faire trop de livres ? Quelques éditeurs, préférant garder l’anonymat, ont tenté de retracer les racines d’un phénomène que ni eux ni les diffuseurs distributeurs ne voient comme un problème. « Y’a de la tristesse dans tout livre détruit. Mais ce n’est pas un problème commercial, ni d’industrie, seulement peut-être un problème écologique », précise l’un d’eux. « Comme avec tout produit physique, explique un autre, il y a une quantité minimale qui doit être imprimée. 200 ou 300 livres, ça coûte cher l’exemplaire à produire. Tu peux toujours imprimer moins que 1000 exemplaires, mais les économies sont mineures. »

 

La visibilité en librairie est un moteur : avoir un ou deux exemplaires d’un titre sur les rayons, c’est le condamner à l’invisibilité. « Ça te prend une pile de 50 livres sur la table à l’entrée de chaque librairie, c’est un investissement plus rentable que la pub. » Des livres serviront de potiches, quoi, avant d’être retournés au diffuseur distributeur.

 

Ventes à consigne

 

Car il faut savoir que la vente de livres au Québec se fait « à consigne » : les libraires ont un an pour retourner, sans frais, les nouveautés invendues. Des exemplaires, dans ces va-et-vient, peuvent être abîmés, défraîchis, invendables, bons pour la casse. Les livres qui reviennent sans heurts squattent, parfois sans de nouveaux espoirs autres que ces ventes cruellement appelées « résiduelles », l’espace dans les entrepôts des diffuseurs. Le « déstockage » devient alors la solution pour gérer une croissance infinie de nouveautés dans des espaces de rangement payants… et limités. Il y a une règle immuable chez les diffuseurs qui proclame, à vue de nez, que 20 % des titres font 80 % des ventes. Le reste bouffe de l’espace d’entrepôt. « C’est vrai que c’est toujours de notre faute, le déstockage », confie en riant un diffuseur, qui veut aussi conserver l’anonymat.

 

« L’éditeur ne veut jamais pilonner, poursuit un de ceux-là, il a fabriqué les livres, il les garderait jusqu’à fin des temps. L’auteur n’a pas investi dans la production. L’imprimeur est mort de rire. Les distributeurs, même si ça ne vend pas, sont payés pareil. Généralement c’est le distributeur qui va tordre le bras de l’éditeur, parce qu’il n’a pas le goût de se faire construire un Stade olympique — de le chauffer, de l’assurer — afin d’y conserver des livres. » Le système s’équilibre puisque c’est l’éditeur, qui a pris le risque financier de la production, qui décide au final de la nécessité de « déstocker ». Car c’est le bête principe physique d’une tablette qui s’applique chez le diffuseur, explique ce dernier : « Tu as X espace pour mettre X livres : au-delà de ça, si un livre arrive, un autre tombe. »

 

Triste destruction?

 

Sont ainsi détruits annuellement quelques milliers de livres, parfois plus lors de « grosses erreurs d’édition ». Les livres jeunesse partent moins au pilon puisque le public se renouvelle à chaque génération. Les bouquins axés sur l’actualité, au contraire, ou « les annuels » (guide du vin, de l’auto, horoscopes, agendas, etc.) ont très peu d’espoir de revente devant eux. De mauvaises estimations sur des réimpressions peuvent aussi « créer du pilonnage, même sur des best-sellers, quand ils sont à la fin de leurs parcours. Le problème était plus dramatique il y a plusieurs années, parce qu’on ne pouvait pas faire de tirages plus petits, plus précis. Je pense qu’on a une meilleure gestion maintenant », poursuit le diffuseur.

 

Souvent, avant de pilonner, l’éditeur va offrir à l’auteur de racheter les invendus, soit au prix coûtant, soit à un prix symbolique (1 $ ou 2 $). Pour les auteurs, tristesse, honte, impression d’échec, cynisme accompagnent souvent l’annonce. Les autres exemplaires sont envoyés chez le recycleur.

 

Ne pourrait-on pas donner les livres, plutôt ? Pas si simple. « Il doit y avoir un désir chez le lecteur pour que le livre devienne cette boîte magique qu’il peut être, illustre le responsable du programme de deuxième cycle en édition à l’Université de Sherbrooke, Frédéric Brisson. Tu ne peux pas mettre du Louise Tremblay-D’Essiambre dans les mains d’un lecteur d’Alain Farah, ou vice-versa, et espérer que la magie se produise. » La solution ? « Peut-être quand il y aura une technologie d’impression à la demande, économique et hyperefficace, qui ne fera pas gonfler le prix du livre… » propose un éditeur. D’ici là, surimpression et pilonnage feront partie du cycle de vie du livre. L’épine dans cette façon de faire est certainement l’utilisation des subventions à l’édition, de fonds publics donc, pour produire une part de détritus.

 

Triste, de détruire des livres ? « Déjà, si on parlait de recyclage, ça semblerait plus politically correct », mentionne Brisson. Il est vrai que jeter en quantité des journaux ou « les trois pouces de circulaires qu’on retrouve à notre porte deux fois par semaine », comme le souligne un éditeur, semble moins brutal. « C’est qu’il y a un aspect magique qui fait qu’on a des réticences à détruire cet objet un peu sacré, ce réceptacle de la culture, poursuit l’universitaire. C’est profondément ancré, cette conception sacrée du livre et de la culture qu’il représente. Mais on peut le voir avec un oeil existentialiste, se rappeler ce que disait Jean-Paul Sartre, qu’un livre n’existe que lorsqu’il est lu, lorsqu’un lecteur soulève sa couverture. Peut-être qu’effectivement, dans les entrepôts, on trouve alors des tas de papier plutôt que des livres… »

1 commentaire
  • Elise Dubois - Inscrite 27 avril 2014 12 h 50

    Livre numérique

    Il aurait été intéressant de voir l'avis de ces experts sur le livre numérique. En dématérialisant le livre, on éviterait ainsi le passage pénible au pilonnage, en plus de régler la question des livres discontinués.