Assemblages

Dans un recoin de la baie des Chaleurs, en Gaspésie, « pays du français chantant, de la musique country, et du bluegrass, du vent, de la mer et de ses fruits », l’inimaginable s’est produit. Dans un village inventé où le temps semble fonctionner à rebours (« jeunes, ils ont l’air vieux ; vieux, ils ont l’air mort »), on se souvient de 2007 comme d’une année « singulière ». Celle où trois adolescentes ont été assassinées. Mais la commotion n’a rien révolutionné : « À Malabourg, c’est toujours la faute des filles. »

 

On se met vite, comme lecteur, à imaginer un coupable, à essayer de faire le tri entre pistes et fausses pistes. Mais Malabourg, le second roman de Perrine Leblanc, n’est pas un thriller. L’identité du roman ne tarde pas à se brouiller et il nous apparaît rapidement comme ce qu’il est : un roman sensuel et atmosphérique, porté par une écriture à même d’exprimer (mais jamais trop non plus) la dureté du réel autant que sa moiteur, la laideur comme la beauté.

 

Deux adolescents seront particulièrement affectés par ces événements. Alexis, fleuriste improvisé, apprenti parfumeur, était particulièrement proche de l’une des jeunes victimes. Mina, sauvageonne, petit bourgeon de femme, observe tout cela en biais. « Dans l’inventaire des filles de Malabourg dressé par Alexis, Mina, c’est le pissenlit, la dent-de-lion. » Fille mélancolique dont la grand-mère amérindienne sert d’inspiration rebelle, elle n’a qu’une envie : quitter le village pour aller s’installer à Montréal, sorte de « Nouveau Monde » où elle compte entreprendre des études universitaires.

 

Mémoire en fiole

 

Alexis, lui, quitte Malabourg pour la France, devient parfumeur, avant de s’installer à Montréal pour y ouvrir une boutique de fleuriste tout en poursuivant ses recherches — il est obsédé par l’odeur de la rose, qu’il associe à l’amoureuse assassinée. Les deux finiront par se retrouver et panser à deux les blessures du passé. Assimiler et distiller lentement l’impensable, tandis que résonne dans les rues de Montréal, au printemps 2012, l’écho des contestations étudiantes et que s’exerce dans les rues de la métropole une autre forme de violence que celle qui a frappé à Malabourg.

 

Si Malabourg fait penser aux Fous de Bassan (Seuil) d’Anne Hébert — Le ravissement (L’Instant même) d’Andrée A. Michaud pourra aussi servir de repère —, c’est notamment à travers ses odeurs de littoral, ses relents d’univers concentrationnaire — malgré l’horizon infini — et par sa narration timidement polyphonique.

 

Alors que la pudeur des pères « est la colonne de Malabourg, qui n’a pas de centre, qui ne s’est pas développé autour d’une église mais le long de la route et en bordure de la mer », quelle est la colonne du roman de Perrine Leblanc ? L’amour ? La nécessité de créer ? Le mouvement vers la liberté ?

 

Après L’homme blanc (rebaptisé Kolia en France, gagnant du Prix littéraire du Gouverneur général en 2011), une micro-saga qui nous entraînait d’un camp du Goulag jusqu’en Roumanie en passant par Moscou, l’écrivaine propose cette fois une histoire qui semble un peu moins zappée. Un roman où l’écriture plus dense et plus sensuelle se fait aussi, d’une certaine façon, plus personnelle — mais toujours aussi équilibrée, voire modérée.

 

Malabourg, c’est à la fois l’histoire d’une renaissance et d’une seconde chance. Celle d’un assemblage, aussi, qu’il soit question d’amour ou de parfumerie. Un processus parfois lent et complexe, volatil et invisible. « Le concentré qui repose dans la fiole numéro 8 est une histoire, et c’est bien celle qu’Alexis cherchait à livrer depuis longtemps. »

 

Car de l’histoire au parfum, et de la fiole au roman, on le comprend, il y a une multitude de choix à faire et de deuils à porter. Il y a tout un monde de possibles.

Perrine Leblanc Gallimard Paris, 2014, 192 pages

Malabourg

1 commentaire
  • Frédérick Sauriol - Inscrit 26 avril 2014 02 h 00

    critique tiède, «modérée»?

    Difficile de déterminer si vous appréciez ou pas ce roman. Votre recension se veut, au mieux, polie. On ne sent ni enthousiasme, ni exaspération, on ne trouve aucun compliment ni aucun reproche. Au final, ça ne donne pas envie de le lire, ce roman tant attendu.