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Pourquoi lire le Journal des Goncourt?

Les frères Edmond et Jules de Goncourt avaient la dent dure, comme les gens de lettres de tout temps.
Photo: Félix Nadar Les frères Edmond et Jules de Goncourt avaient la dent dure, comme les gens de lettres de tout temps.

Pourquoi lire le Journal des Goncourt ? Pour la raison qui nous inclinerait à musarder dans celui de Paul Léautaud ou de Jules Renard. Le XIXe siècle finissant n’est pas en littérature française une période affriolante. Il y a bien Flaubert, il y a bien Zola, mais à côté, combien de littérateurs médiocres. Ce n’est pas une raison pour l’ignorer.

 

Edmond de Goncourt se plaignait beaucoup de Zola, qu’il accusait de le plagier. « Toute sa vie, faisant dans ses livres un bloc de choses volées aux uns et aux autres, il n’a jamais su avoir en lui la confiance qu’a un auteur original, personnel, ne devant rien à qui que ce soit, et pas bassement préoccupé du succès de son vivant. » De plus, il zézayait, parlait avec un accent prononcé, était goujat en tant que mari.

 

Dans le Journal qu’ont tenu Edmond et Jules de Goncourt de 1851 à 1870 et dans celui qu’a poursuivi seul Edmond à la mort de son jeune frère, il y a beaucoup à retenir et à oublier. Sur la vie littéraire pour commencer. Les couteaux y volaient bas. « Maupassant, un novelliere, un très charmant conteur de nouvelles, mais un styliste, un grand écrivain, non, non ! » Tel invité reçu à table ou tel hôte se voit qualifié de la pire façon. Les gens de lettres de tout temps ont eu la dent dure.

 

Contemplatif et seul

 

Lorsque Jules meurt à 40 ans, Edmond est inconsolable. On est en 1870, Paris est sens dessus dessous. Devra-t-il continuer seul l’oeuvre entreprise, le Journal, mais aussi les romans ? Jules avait « une nature gaie, nerveuse, expansive ». Lui, une « nature mélancolique, songeuse, concentrée », mais « deux cervelles recevant du contact du monde extérieur, des impressions identiques ». Il ajoute que Jules était le perfectionniste, lui l’inventeur insatiable. S’il s’accorde de l’esprit, c’est « seulement dans le tête-à-tête intime ». La présence d’un médiocre hâbleur peut le réduire au silence.

 

Un silence qu’il employait pour observer. On l’a comparé abusivement à Saint-Simon. Les observations assassines pullulent dans le Journal. Ce mot de Musset à Augustine Brohan qui lui disait « On m’a raconté que vous vous vantiez d’avoir couché avec moi » : « Je me suis toujours vanté du contraire. » Ou ceci : « Quels sont, en ce moment, les trois dieux de la jeunesse ? Ce sont Baudelaire, Villiers de L’Isle-Adam, Verlaine : certes trois hommes de talent, mais un bohème sadique, un alcoolique, un pédéraste assassin. »

 

Edmond se reconnaît antisémite. Rapportant un propos d’un médecin qui estime que « dans une cervelle sémite tout est tarifé : choses honorifiques, choses de coeur, choses quelconques », il ne trouve rien à redire. Comme Alphonse Daudet, il était l’ami d’Édouard Drumont, homme politique, sinistre fondateur de la ligue nationale antisémitique de France.

 

Pour ce qui est des femmes, il épouse toutes les sottises de son temps : « À la bonne, à la mauvaise humeur d’un homme, il y a toujours une raison. Chez la femme, rien de pareil. Elle est subitement traversée par un courant de gaîté ou de tristesse noire, sans cause ni raison. »

 

La petite vie littéraire

 

Heureusement il aime les chats. Il a aussi des mots tendres pour Pélagie, la vieille bonne qui veille sur son frère et sur lui. Les souffrances du peuple de Paris ou des paysans, il ne s’en soucie guère. Son monde est celui des dramaturges, des romanciers, des peintres (son frère et lui avaient hésité avant de devenir écrivains), d’une certaine bourgeoisie et d’une petite noblesse. Il dénonce l’hypocrisie des critiques de théâtre, les accusant de transformer en triomphe ce qui n’était qu’accueil poli.

« Je ne trouve chez moi pendant toute ma jeunesse aucun désir de devenir une personnalité de premier plan. Je n’avais que l’ambition d’une vie indépendante, où je m’occuperais paresseusement d’art et de littérature, mais en amateur et non, ainsi que cela a été, en forçat de la gloire. » Ces mots, il les écrit moins d’un an avant sa mort survenue en 1896. Ce forçat de la gloire se croit régulièrement victime d’injustice. De croiser Alphonse Daudet, Sainte-Beuve ou Flaubert dans des réunions mondaines ou dans son antre, le Grenier, lui est souvent prétexte de revendications et de pures méchancetés qui peuvent nous réjouir et jeter un éclairage nouveau sur des personnalités qui ne sont pas toutes oubliées. On apprend par exemple qu’Auguste Rodin est inconsolable du nouvel abandon de Camille Claudel. Rien évidemment sur la détresse morale de la soeur de l’auteur du Soulier de satin. La compassion n’est pas chez les Goncourt une habitude.

 

J’en conviens, il faut pour prendre connaissance d’un journal aussi abondant avoir devant soi plusieurs heures de loisir. Je ne regrette pas d’y avoir consacré des jours entiers. Histoire de vérifier les grandeurs et les petitesses de toute vie littéraire.

JOURNAL Mémoires de la vie littéraire

Edmond et Jules de Goncourt Édition de Robert Ricatte Robert Laffont Paris, 2014, tome I, 1218 pages tome II, 1292 pages tome III, 1462 pages